La démocratie n’existe pas

28 janvier 2009 par David Nakache | Catégorie Réflexion.

Jean-Jacques Rousseau

Non, non, cette idée assassine n’est pas de moi ! Elle est de…  Jean-Jacques Rousseau. Si si, vous avez bien lu : Jean-Jacques Rousseau, celui auquel beaucoup se réfèrent sans l’avoir jamais lu, l’auteur que l’on prend souvent à tort pour un révolutionnaire libertaire.

Soyons honnêtes et citons le texte (Du Contrat Social, Livre III, chap. IV) : “A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie et il n’en existera jamais”.

L’idée de Rousseau est simple et il la développe dans les pages qui suivent : pour qu’une démocratie soit “véritable” il faudrait que le peuple décide directement de tout, tout le temps, ce qui est matériellement impossible. Les hommes élisent donc des représentants, et, dès lors, la démocratie cesse. Ce que l’on a appelé ensuite la “démocratie élective” n’est pas, aux yeux de Rousseau, une vraie démocratie.

Pour preuve, citons encore le Contrat Social (Livre III, chap XV) et rappelons avant qu’à l’époque de Rousseau, seule l’Angleterre avait fait sa révolution : “Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien”.

Je n’entrerai pas ici dans une explication détaillée de la philosophie de Rousseau. Pour lui, la volonté générale ne peut se déléguer. Les députés ne représentent pas le peuple, il sont ses simples “commissaires” et ne peuvent légitimement rien conclure à sa place. Raison pour laquelle, à défaut de véritable démocratie où chacun deviendrait magistrat et décideur, ce qui est concrètement irréalisable, Rousseau préfère une aristocratie élective, où les meilleurs, “les plus sages”  gouvernent la multitude, pour le bien commun et non pour leur profit personnel (idem, chap. V).

Ce qui est intéressant ici (outre le plaisir que j’éprouve à casser un peu le mythe du gentil Jean-Jacques) c’est que la représentation politique à laquelle nous tenons tous, nous autres socialistes qui défendons avec ardeur (et à juste titre) les droits du parlement, constitue pour Rousseau un obstacle à la démocratie.

La démocratie élective n’est pas une démocratie véritable. Les représentants ne représentent qu’eux mêmes. Une fois élus, le peuple n’a plus de contrôle sur eux.

Mais Rousseau y voit, en plus, un autre défaut : la paresse du peuple.

Citons une dernière fois le texte (idem, chap. XV) : “Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? Ils payent des troupes et restent chez eux. Faut-il aller au Conseil ? Ils nomment des députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre.”

Outre la verve de l’auteur, attachons-nous à l’une des idées qu’il avance : la représentation politique sert la paresse du peuple, les citoyens “restent chez eux” et se désintéressent du bien commun.

Revenons maintenant à notre époque. A titre personnel (et je pense ne pas être le seul), je préfère une fausse démocratie  à une vraie aristocratie et je considère que la démocratie élective est un moindre mal, le moins mauvais régime politique que l’on ait trouvé.

Il n’en reste pas moins que les arguments de Rousseau sont justes. Il y a dans la représentation politique une perte de souveraineté du peuple, une perte de contrôle du pouvoir par les citoyens, un désintérêt, un manque d’implication, une distance qui s’établit. Une fatalité presque.

Alors que par opposition aux dictatures, le fait même que le peuple puisse avoir des représentants au Parlement est une victoire pour la démocratie, il faut reconnaître que notre chère démocratie française, même si elle n’est pas une démocratie véritable au sens de Rousseau, souffre de la représentation.

Car la représentation politique pose deux problèmes :

  • Comment le peuple peut-il contrôler ceux qui le représentent ?
  • Comment rendre les citoyens actifs, impliqués dans la vie démocratique ?

Pour répondre à ces deux difficultés, beaucoup ont, depuis les années soixante au moins, proposé de doubler la démocratie élective d’une autre forme de démocratie : la démocratie participative. Oh, j’entends déjà vos réactions les plus vives : Le ségoléniste ! Ça y est, on l’a démasqué ! En effet, la France a redécouvert la démocratie participative avec Ségolène Royale et les Etats-Unis la redécouvrent avec Barack Hussein Obama…Obama

Mais l’intérêt est de voir, de Jean-Jacques à Barack et Ségolène, le problème auquel nous devons faire face : trouver un moyen pour que notre démocratie se rapproche au maximum d’une démocratie “véritable”, où les citoyens sont “le plus possible” les décideurs, impliqués, concernés, actifs.

Reste à entrevoir les modalités de cette participation et de ce contrôle des élus, mais c’est bien trop long pour un seul message…

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7 commentaires à l'article “La démocratie n’existe pas”

  1. yann | 25/01/09

    oui, oui, oui… je te reconnais bien là David … mais petite question: pour toi la démocratie est- elle un outil ou une valeur ? Selon ta réponse je formulerais ma contribution :)

  2. David | 25/01/09

    Ce n’est qu’un outil. Un moyen et non une fin. La fin, le but à atteindre lorsque l’on parle de régimes politiques était, du temps des grecs, la chose publique, “Res Publica”, le bien commun. De nos jours on dirait plutôt le mieux “vivre ensemble” des citoyens, dans un régime régit par des lois qui les protègent et leur garantissent l’égalité de droit et tend vers l’égalité de fait. Pour que les gens “vivent mieux ensemble”, plusieurs valeurs sont en jeux : sécurité, équité, justice, liberté…

  3. Hervé | 26/01/09

    Personnellement, et je profite de 5mn de calme pour pondre ces 3 phrases donc faut pas nécessairement chercher de la profondeur, je suis plutôt enclin à considérer la démocratie comme un idéal qui n’est jamais atteint, un combat permanent.
    En quelque sorte, ça rejoint ce que dit Rousseau : quand on estime que la démocratie est établie, c’est précisément le moment où elle disparaît.

    La démocratie représentative et le système électif est, lui, un outil très imparfait pour tenter de l’approcher.

    Le lien avec la République est ténu, sûrement parce que je n’y ai pas assez réfléchi, ni n’ai suffisamment lu à ce propos. Je dirais que République et Démocratie sont deux idéaux, deux valeurs à la fois indissociables et complémentaires en ce sens qu’elles ne sont pas identique, mais que l’une sans l’autre meurt ou dégénère.

  4. David | 26/01/09

    Indépendamment de la sémantique (on pourrait trouver des définitions très différentes de la République, tant l’étymologie a évolué, ce qui la rend parfois très proche de la démocratie), que l’on considère la démocratie comme un moyen (une forme de régime politique) pour arriver à une société juste ou comme une fin en soi (parce qu’elle incarne précisément la société la plus juste possible, l’idéal vers lequel nous tendons), je penche aussi vers cette idée qu’il s’agit d’un combat permanent, à mener inlassablement sans se laisser bercer par de douces illusions.

    C’est la raison pour laquelle j’ai cité Rousseau. Pour bien montrer que la démocratie “véritable” n’existe pas. Que nous nous contentons d’un moindre mal, du moins mauvais régime politique, mais qu’il est perfectible.

    D’où la remise en question de la démocratie élective. La représentation politique est indispensable, sans quoi le pouvoir échappe complètement au peuple. Mais la quasi absence de contrôle du peuple sur les élus en dehors des élections (qui deviennent alors uniquement des votes sanctions) pose problème. La “paresse” ou le désintérêt des citoyens pour la politique aussi.

    D’où encore la possibilité d’améliorer notre système politique en ajoutant une dose de démocratie participative à la démocratie élective.

    Ce que j’ai tenté de faire, c’est de montrer les véritables enjeux que pose la question de la démocratie participative…

  5. David | 26/01/09

    @ Yann,

    En attendant ta “contribution”, ce que j’aimerais (je sais, c’est vrai, je pousse le bouchon un peu loin) c’est d’avoir ton point de vue d’abord en tant que citoyen, et, après, en tant qu’élu…

  6. Xavier | 27/01/09

    La démocratie a véritablement existé à Athènes, au siècle de Périclès - du moins si on veut bien mettre de côté la question de l’esclavage!
    Le principe démocratique de base, c’est le tirage au sort. C’est ce que Ségolène Royal a voulu remettre au gout du jour à sa façon en proposant les jurys citoyens. Le terme était mauvais mais l’idée excellente.
    La démocratie représentative ne pourra jamais s’en approcher, sauf à instaurer un mandat impératif. Le mandat est chez Rousseau le dernier recours lorsque l’exercice direct de la démocratie n’est pas possible. Mais il reconnait lui-même que dans une grande entité c’est difficile à mettre en oeuvre. Et puis l’activité politique s’est hyper-spécialisée au fil du temps.
    Il faudrait s’inspirer des sources de la démocratie pour inventer des mécanismes de participation et de controle, mais la démocratie pure n’est ni possible ni souhaitable à mon avis.

  7. Hervé | 1/02/09

    Désolé pour la disparition des commentaires pendant quelques jours. Une mauvaise manip de ma part, mais c’est corrigé.
    Bon débat

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