11 juin 2009 par David Nakache | Catégorie Revue de Presse, Réflexion.
Cités est une revue de philosophie politique qui traite souvent de sujets d’actualité mais en prenant le recul nécessaire à la réflexion et à l’analyse. Le n° 37 porte sur la tyrannie de l’évaluation.
Le postulat de base, développé par Yves-Charles Zarca dans son éditorial est le suivant : il existe une idéologie de l’évaluation et cette idéologie est une imposture. L’évaluation est un outil permettant de faire passer pour un savoir objectif ce qui n’est en réalité qu’un simple instrument d’exercice du pouvoir. On instaure une autorité évaluatrice elle-même non évaluée.
« L’évaluation est un sur-savoir, une sur-expertise : une expertise de l’expertise. » «  Prenons l’exemple de l’école : l’école examine, note, juge les travaux et résultats des élèves. Elle apprécie leurs progrès ou souligne leurs difficultés. C’est sa raison d’être. Mais alors pourquoi établir un système d’évaluation parallèle qui, pour une part, discrédite le premier ? Ce dédoublement n’est pas gratuit. L’évaluation entend dire autre chose que ce que disent les notes. Par exemple quels sont les enfants ou les adolescents potentiellement dangereux, les délinquants virtuels, les délinquants qui n’ont pas encore commis d’actes délictueux, mais dont un expert psychologue ou psychiatre (qui lit sans doute dans le marc de café) soupçonne qu’ils pourraient un jour en commettre. On voit donc comment l’évaluation double et surplombe les procédures existantes d’appréciation des activités. L’évaluation veut porter l’inquisition jusque dans l’intériorité et jusqu’aux possibilités de vie future d’un enfant ou d’un adolescent, ce que l’école s’interdit de faire. »
L’idéologie de l’évaluation a envahi la société presque sans que l’on s’en rende compte. « Universitaires et chercheurs n’ont pas attendu le système de l’évaluation pour être examinés dans leurs travaux et dans leurs résultats. Ils l’ont toujours été régulièrement par des instances encore existantes (le Conseil national des universités, le comité national de la recherche scientifique, et plusieurs autres conseils ou comités). Le système de l’évaluation vient donc doubler ou infléchir ces instances. Certes, il y avait avant le système de l’évaluation des erreurs commises, il y avait même, il ne faut pas le cacher, des abus de pouvoirs et des règlements de compte. Il aurait donc fallu modifier la constitution de ces conseils ou commissions et certaines de leurs procédures pour empêcher ces distorsions. Au lieu de cela, on a mis en place un système qui non seulement n’empêche pas les abus de pouvoir, mais les généralise. Le système de l’évaluation ouvre la possibilité d’un abus de pouvoir permanent, d’un abus de pouvoir qui s’auto-accrédite et s’auto-justifie. »
« Le pouvoir politique, quelle que soit sa légitimité, n’a aucun droit sur le savoir, ni sur sa production, ni sur sa transmission, parce que le savoir relève d’un autre ordre que lui. S’il veut étendre son empire sur le savoir, il devient tyrannique. Pascal définissait la tyrannie comme suit : « la tyrannie consiste au désir de domination, universel et hors de son ordre ». Appliquons cette définition à notre objet : l’idéologie de l’évaluation dans sa prétention à se généraliser à tous les domaines d’activité cache et révèle à la fois un désir de domination universel, un pouvoir qui entend étendre son contrôle sur tous les aspects de la vie sociale et de la vie de l’esprit. »
Parmi les différents articles, Michel Blay décrypte le principe de l’évaluation par indicateurs scientifiques. « Les temps sont à la mesure, à la fabrication de normes, à l’évaluation par indicateurs, c’est-à -dire à la construction de procédures susceptibles de rendre mesurable à des fins de quantification ce qui, a priori, ne l’était pas. Il s’agit là d’une entreprise globale devant s’appliquer progressivement à l’ensemble des activités économiques des hommes, y compris maintenant à celles du secteur public. »
« La clef de voûte du système repose sur la primauté donnée, dans toute évaluation, à la mesure chiffrée, mesure susceptible d’être présentée comme une caractérisation de l’efficacité. Tout ce passe comme si l’on introduisait, via les indicateurs de résultats, une sorte de sanction d’un « marché », là même où un marché n’existe pas. Comment peut-on, en effet, penser aujourd’hui une activité humaine en dehors d’un marché ? Cela semble impossible et, en tout état de cause, il faut donc singer un marché - un marché devenu une forme naturelle de fonctionnement du monde, un état de fait aussi prégnant que la chute des corps bien qu’il ne soit qu’une activité humaine bricolée à coup d’arrangements en tout genre et débouchant, en général - on vient encore une fois de le constater - sur des crises économiques ».
Barbara Cassin et Philippe Büttgen s’attaquent ensuite à l’évaluation comme composante de la stratégie de réforme : évaluation des ministres, lettre de mission, feuille de route, indicateurs.
La performance devient le moteur de l’évaluation. Elle permet de transformer la quantité en qualité.
Autre exemple : internet. Toute recherche interne passe désormais par Google. Or le référencement des sites (l’algorithme PageRank) fait que le site le plus visité, le plus « cliqué », apparaît en tête des réponses aux recherches. Peu importe la qualité, la quantité prime. La doxa, l’opinion, fait loi.
Roland Gori revient sur l’évaluation du système de santé : « (…) C’est ainsi que le rapport de mission de Guy Vallancien sur « la place et le rôle des nouvelles instances hospitalières » dans le cadre de la réforme de la gouvernance des établissements de santé place l’expertise au cÅ“ur du dispositif de recomposition gestionnaire des hôpitaux. L’expertise apparaît ici une fois encore comme ce nouveau paradigme qui permet une « évaluation objective des hommes » et de leurs actes, seul à même d’améliorer la « chaîne de production de soins ». Le concept d’expertise objective, indissociable de la « culture managériale » dont il provient, en arrive à jouer en tant que remède le rôle que le foie jouait naguère dans la cause des maladies pour les médecins de Molière. Cette évaluation qui se veut objective, quantitative et « scientifique » rassemble par l’opérateur de la pensée calculatrice le positivisme des sciences, l’esprit gestionnaire et comptable et le souci bureaucratique des sociétés techniques. Ce modèle d’évaluation n’est-il pas en train de nous conduire à renoncer à la pensée critique, à la faculté de juger, de décider, à la liberté et à la raison au nom desquelles paradoxalement s’installent ces nouveaux dispositifs de normalisation sociale ? (…) A la fois pratique de pouvoir et idéologie, l’expertise assure ainsi une prescription anthropologique au nom d’une description soit-disant scientifique et objective de la réalité. »
Au final, Zarca revient sur le sens de l’évaluation. « Évaluer, c’est déterminer la valeur ».On fixe et on hiérarchise les valeurs. On transforme toute détermination qualitative en détermination quantitative. On masque la subjectivité intrinsèque à toute évaluation par une « mathématique de pacotille ».
« L’évaluation est ainsi un système de contrôle qui n’aurait pas lui-même à rendre de compte : qui contrôle les contrôleurs ? Qui sont les contrôleurs ? Ce sont des experts, dit-on. Mais qui nomme les experts ? Qui a expertisé leur capacité à expertiser et leur probité ? Tout cela reste dans l’obscurité et doit le demeurer. Le système de l’évaluation ne peut fonctionner que dans l’ambiguïté et la duplicité. »
Pour finir, rappelons la belle formule de Cassin et Büttgen : « Les gens heureux n’ont pas d’évaluation. »
Enfin, pour en savoir plus sur la revue cité : http://droitdecites1.free.fr/






















L’évaluation est nécessaire, c’est comme un système nerveux: cela me permet de ne me gratter que là où ça démange. Elle n’est jamais neutre mais est fonction des projets de l’évaluateur.
Mais cela comporte des écueils: cela coûte cher et si l’on n’y fait pas attention, on passe son temps à ça.
L’évaluation permet le contrôle (au sens “gestion de la qualité” du terme)et ce contrôle-là peut glisser vers un contrôle de type policier.
L’idéologie sarkozienne de l’évaluation se situe, en fait, dans une idéologie de comptable, pour des arguments permettant de démolir les services publics et pour une médiatisation de statistiques truquées.
Dans tous les cas: “Dis moi ce que tu évalues et je te dirai quel est ton projet”
J’ai retrouvé cette citation de Michel Foucault : « Finalement, l’examen est au centre des procédures qui constituent l’individu comme effet et objet de pouvoir, comme effet et objet de savoir. C’est l’examen qui, en combinant la surveillance hiérarchique et de la sanction normalisatrice, assure les grandes fonctions disciplinaires de répartition et de classement, d’extraction maximale des forces et du temps, de composition optimale des aptitudes. »
L’évaluation suppose des normes. Or celles-ci sont produites par le pouvoir, via des agences administratives qu’il met en place ou des processus type RGPP. Mais il n’existe aucun contrôle démocratique, on nous impose ces “bonnes conduites”.
Je suis d’accord avec Jeff. On ne doit pas être contre, a priori, l’évaluation mais il ne faut pas (comme c’est, souvent, le cas aujourd’hui) tomber dans le culte de l’évaluation.
La meilleure des évaluations est celle qui est co-construite entre l’évaluateur et l’évalué. C’est un outil difficile à mettre en place. Quand il y a évaluation, les deux parties doivent s’y retrouver (ce qui est rarement le cas), comme pour la médiation. Par ailleurs, comme le souligne Jeff, l’évaluation a UN COUT.
Elle exige, de fait, des compétences intellectuelles. Le souci est, qu’aujourd’hui, l’évaluation est poussée dans un but ultime (diminuer et non pas rationnaliser les moyens), sans co-construction et sans les moyens de la qualité.
Du grand n’importe quoi.
Il serait très intéressant, par exemple, de réaliser une évaluation des services rendus, aujourd’hui, par le Pôle Emploi.
Je pense que les syndicats en seraient capables, encore faudrait-il qu’ils soient entendus!
Il ne s’agit pas ici d’être, a priori, contre l’évaluation. L’évaluation n’est qu’un outil. Un outil ne peut être bon ou mauvais. Tout dépend de l’usage que l’on en fait.
Il s’agit ici d’alerter sur les dangers d’une utilisation politique de l’évaluation, qui, sous couvert d’objectivité et de performance, va servir la main mise du pouvoir sur l’individu. C’est précisément ce que Foucault, que citait Mathieu, nommait “l’assujettissement”.
emm.. informative