Un chômeur européen sur deux doit remercier le libre-échange

3 août 2009 par Magali | Catégorie Crise sociale, Europe.

Tribune de l’économiste Jacques Sapir, publiée ce jour sur Marianne2.fr



Taux de chômage en europe en janvier 2009

Taux de chômage en europe en janvier 2009
L’impact de la crise actuelle vient s’ajouter à la pression des délocalisations qui pèse sur l’industrie française depuis maintenant à peu près une dizaine d’années. L’évaluation précise du coût en emploi de cette pression, issue du libre-échange dans les conditions présentes, soulève plusieurs difficultés.
En effet, tout d’abord il faut savoir qu’un emploi dans l’industrie a un impact direct sur des emplois dans les services, ce qui est toujours vérifié lors de plans sociaux industriels importants. Mesurer l’impact des délocalisations uniquement sur les emplois industriels sous estime considérablement l’impact total sur l’emploi.  *

Ensuite, il faut prendre en compte le fait que dans le processus de délocalisation on doit compter trois effets distincts mais qui viennent se cumuler.
1) Les délocalisations directes

Il s’agit ici d’emplois déjà existants dans un pays et transférés dans un autre pays (en général par fermeture de l’usine dans le pays d’origine). On considère de manière générale que ces délocalisations ont affecté  environ1,5% des emplois industriels en France soit à peu près 0,5% de la population active.

2) Les délocalisations indirectes

Il s’agit ici de la création délibérée d’emplois à l’étranger pour servir non pas le marché local mais pour la réexportation vers le pays d’origine. On est en présence de ce phénomène quand une grande entreprise conçoit un nouveau produit et en réalise l’industrialisation d’emblée dans un pays à faibles coûts salariaux et ce à but de ré-export. Cette pratique est devenue systématique dans l’industrie automobile depuis une dizaine d’année.
Il y a là un « manque à employer » plus qu’une destruction directe d’emploi, et on peut le chiffrer dans le cas de la France entre 250 000 et 400 000 emplois, suivant les hypothèses de productivité, soit entre 1% et 1,6% de la population active.

3) L’effet dépressif sur le marché intérieur

La menace des délocalisations et le chantage auquel se livrent les entreprises ont conduit à maintenir les salaires dans l’industrie à un niveau très faible et à exercer une pression croissante sur les salariés. La faiblesse des revenus tend à déprimer la consommation et donc la demande intérieure.


La pression sur les salariés, pour que les gains de productivité compensent les gains possibles en bas salaires, est une des causes principales du stress au travail et des maladies qui en sont induites. Faute d’une enquête épidémiologique systématique en France, le coût de ces maladies n’a pas été globalement estimé. Pour des pays comme la Suisse ou la Suède, où des enquêtes systématiques ont été réalisées, on arrive à 3% du PIB. En France, ceci signifierait près de 60 milliards d’Euros, qu’il faut comparer aux 15 milliards du déficit de la sécurité Sociale. Il est clair que si les gains salariaux avaient pu suivre ceux de la productivité, et si l’on avait pu économiser ne serait-ce que 1% du PIB en cotisations tant salariées que patronales, on aurait eu un impact très fort de ce surcroît de pouvoir d’achat sur la croissance. On peut alors estimer à 1% de la population active au minimum le gain en emploi (ou la réduction du chômage) que l’on aurait pu obtenir. Cependant, ce gain est global et ne concerne pas uniquement l’emploi industriel.

La combinaison des effets indique que la pression du libre-échange coûte environ 2% de la population active en emplois industriels perdus ou non créés. Ceci correspond probablement à une perte globale (avec l’effet multiplicateur habituel de l’emploi industriel sur l’emploi global) de 3% à 3,5% de la population active. À cela, il faut donc ajouter un minimum de 1% de la population active, perdu en raison de l’effet dépressif direct et indirect.

Alors qu’avant la crise le taux de chômage en France était de 8,3%, l’effet net du libre-échange représenterait ainsi au moins la moitié de ce taux (4% à 4,5% de la population active). Le libre-échange et l’impact des politiques prédatrices hors et dans l’UE n’est pas le seul facteur. La hausse de l’Euro est aussi un élément qui induit une perte d’emplois non négligeable.

Il faut de plus souligner l’aspect dynamique du chômage ou du retour à l’emploi

Un taux de chômage qui aurait été ramené à 4,3% signifie immédiatement un équilibre des comptes sociaux (voir un excédent pour certains d’entre eux). Non seulement le budget de l’État n’a plus à contribuer au financement des caisses mais les cotisations peuvent être réduites ou les prestations améliorées. Ceci signifie une injection supplémentaire de pouvoir d’achat (salaires et profits) se traduisant par une consommation et un investissement plus élevés, et donc un niveau d’activité nettement supérieur, qui tend aussi à faire reculer le chômage.

Compte tenu de l’effet dynamique d’une réduction du chômage par élimination des effets du libre-échange, un taux de chômage de 3% à 3,5% apparaît comme plausible, soit, par rapport à 2007 un gain de 4,8% à 5,3% de la population active. Le chômage aurait été entre 36% et 42% de ce qu’il a été. Inversement on peut donc affirmer que le coût total du libre-échange, en incluant les effets induits et dynamiques, a été d’accroître le taux de chômage de 138% à 177% suivant les hypothèses de gain de productivité et d’effet multiplicateur.

On doit ajouter que cette évaluation est sans doute un peu excessive car elle suppose implicitement que les emplois créés eussent pu être occupés aux niveaux de qualification nécessaires sans engendrer de poussée inflationniste. Une telle hypothèse suppose en réalité une politique de formation très agressive et très efficace, comme on a pu en voir dans des pays d’Europe du Nord mais pas en France. L’existence d’un probable biais inflationniste réduirait alors l’impact positif de l’effet dynamique de la réduction du chômage. Hors effet du libre-échange, le taux de chômage se serait sans doute stabilisé vers 4% - 4,5%, ce qui n’en aurait pas moins été un résultat bien meilleur à celui de l’évolution réelle.

Un autre élément dont on doit tenir compte, mais qu’il est difficile de simuler sauf à se livrer à un exercice très détaillé, est l’impact de ces créations d’emplois sur des bassins industriels régionaux. L’existence d’un impact régional dans les bassins traditionnels des industries ayant subies des effets de délocalisation est indiscutable, mais ne peut être discuté avec précision au niveau de généralité de la présente présentation..

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5 commentaires à l'article “Un chômeur européen sur deux doit remercier le libre-échange”

  1. jean marc | 1/07/09

    C’est pas moi qui le dit mais jacques sapir,le libre-échange coute 4,5% de la population active soit la moitié des chomeurs existants.

    Alors,protectionnisme européen,restriction du libre-échange,relocalisation ou développement durable ?

    A se mettre d’accord sur la terminologie,pendant ce temps là ,Sarko vous joue la déflation salariale avec les restaurateurs et nous plante,nous,contribuables de 2,5 mds d’euros de déficit supplémentaires pour compenser la TVA perdu.

    Choisis ton camps camarade!

  2. jean marc | 1/07/09

    Même les libre-échangistes sont d’accord sur ce chiffre :
    4,5% de chomeurs est égale au plein emploi,car il s’agit du “stock” de nouveaux salariés en attente d’emplois ou de salariés en recherche de nouvel employeur pour convenance personnelle.

  3. Stéphane | 1/07/09

    Force est de constater que Marianne ne censure pas Jacques Sapir comme le fait le PS.

    En effet, le PS a fait une interview de Jacques Sapir qu’il a en fait censuré car celui-ci affirmait que l’Europe sociale que certains d’entre vous défendent sur ce site même, était une hypocrisie.

    “On n’a pas supporté que je qualifie d’illusion ou d’hypocrisie le mythe de l’Europe « sociale » que l’on nous présente comme le saint Graal que l’on atteindra – encore un effort camarade – quand nous aurons une majorité de gauche au Parlement Européen.

    On ne voit pas comment ni pourquoi ces pays accepteraient de sacrifier cet avantage qu’ils ont sur nous et qui est le produit du « grand marché », tel qu’il fut obtenu par l’acte unique. La règle de l’unanimité rend impossible un tel projet.”

    http://www.legrandsoir.info/article8596.html

    Effectivement,l’Europe sociale c’est du grand foutage de gueule, vouloir garantir le progrès social dans les pays de l’Europe en exigeant de leur faire perdre leur avantage comparatif, c’est du vrai n’importe quoi !

    Pour reprendre l’expression de Michel Sapir, c’est du “libéral-stalinisme” !

  4. JR | 4/08/09

    Et les sociaux-démocrates allemands promettent le plein-emploi d’ici à 2020 !

    LE MONDE | 04.08.09 |

    Le lieu devait souligner le caractère solennel de ce discours. Dans la salle d’apparat d’un bâtiment de la mairie berlinoise où avait été négocié le traité de la réunification des deux Allemagnes, en 1990, le candidat du Parti social-démocrate allemand (SPD), le ministre des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, a tenté de reprendre la main dans la campagne électorale en dévoilant, lundi 3 août, un ambitieux programme pour la prochaine décennie.

    Préparé pendant plusieurs mois, ce texte de 67 pages intitulé “Le Travail de demain, politique pour la prochaine décennie” place l’emploi et la politique industrielle au coeur des priorités du SPD à moins de deux mois des élections législatives du 27 septembre. Le contexte s’y prête : la hausse du chômage (3,5 millions de personnes, soit 8,2 % de la population active), encore limitée, risque de s’accélérer à l’automne. Le challenger de la chancelière chrétienne-démocrate Angela Merkel veut donner “un nouveau départ à l’économie sociale de marché”.

    Dans cette salle aux piliers de près de vingt mètres de hauteur, M. Steinmeier a énoncé une série de mesures permettant, selon lui, de créer quatre millions d’emplois d’ici à 2020 et d’atteindre le plein-emploi. Qu’importe si les économistes sont sceptiques sur ce chiffre, il a assuré que ce sont “des objectifs réalistes”. Afin d’en convaincre les électeurs il devait débuter, mardi, un voyage de quatre jours à travers l’Allemagne en se rendant dans des entreprises et des centres de recherches.

    Au coeur de son discours, un plaidoyer en faveur d’une révolution industrielle écologique. Selon le ministre, jusqu’à deux millions d’emplois pourraient voir le jour grâce à une utilisation efficace des ressources et de l’énergie, le développement des technologies “vertes” et de la mobilité électrique.

    Dans le secteur de la santé et de la culture, il voit un potentiel de 1,5 million d’emplois. Un demi-million de postes de travail pourrait aussi être créé dans le secteur du commerce et des services. Un autre sujet lui tient particulièrement à coeur : les petites et moyennes entreprises, “le coeur de l’économie allemande”. S’il est élu, M. Steinmeier prévoit de les aider en leur facilitant l’accès au crédit.

    Un déluge de critiques

    Pas une seule fois, il ne s’est attaqué directement à Angela Merkel. Alors que la chancelière est en vacances, le ministre veut remobiliser ses troupes. Largement devancé dans les sondages par les unions chrétiennes CDU-CSU, leurs partenaires au gouvernement, le SPD n’a cessé d’accumuler les faux pas. Dernier incident en date, le mini-scandale provoqué par Ulla Schmidt, la ministre social-démocrate de la santé, qui était partie en vacances en Espagne avec sa voiture de fonction et son chauffeur.

    Le SPD n’a pas non plus pu briller lors de la présentation de son équipe de campagne, le 30 juillet. Elle compte bien peu de nouveaux visages à l’exception de la jeune ministre des affaires sociales du Mecklembourg-Poméranie, Manuela Schwesig, et de l’entrepreneur multimillionnaire Harald Christ.

    Avant même de prononcer son discours, le candidat du SPD s’était attiré un déluge de critiques. De gauche à droite, tous les autres partis ont fustigé le manque de crédibilité de ces propositions. Particulièrement remarquée, la réaction du populaire ministre de l’économie, Karl Theodor zu Guttenberg (CSU) : “Les gens en ont assez d’être toujours inondés de promesses en période électorale.” Les Verts, qui promettent de créer un million d’emplois dans les quatre ans à venir grâce à des investissements dans l’éducation et par la lutte contre le réchauffement climatique, ont accusé M. Steinmeier d’avoir volé leurs idées.

    A la gauche du SPD, Die Linke, qui promet la création de deux millions d’emplois, ne mâche pas non plus ses mots : “Celui qui est un parti de gouvernement pendant des années ne peut pas tout à coup dire : “J’ai la recette”", a réagi Oskar Lafontaine, le patron de cette formation et ancien président du SPD.

    Article paru dans l’édition du 05.08.09

  5. jean marc glachant | 5/08/09

    L’économie allemande ne raisonne structurellement qu’en terme de marché à l’export.Elle impose un rapport asymétrique avec ses partenaires commerciaux en diminuant ses couts de production.
    Elle y parvient par ce qu’on appelle “l’économie de bazar”.
    je fais fabriquer mes composants de base en Asie dans les pays à bas salaires et j’assemble en Allemagne.

    Par cette politique industrielle,l’Allemagne a fait baisser ses couts de production de 10% sur les 7 dernières années.

    Ce qui veut dire également baisse des salaires,donc déflation salariale,donc baisse de la consommation intérieure allemande.
    Résultat:la France enreigistre des déficits commerciaux abyssaux avec l’Allemagne qui est notre 1er client mais qui ne consomme plus.

    Quand on vous dit que le libre-échange crée de la richesse,voilà encore un bel exemple du contraire.

    Le plein emploi en Allemagne prédit par le SPD,je n’y crois pas une seconde.La tendance ci-dessus décrite est inscrite profondement dans l’économie allemande.Pauvre SPD!

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