27 septembre 2009 par David | Catégorie Actualités, Livres, Réflexion.
Professeur à l’Ecole Normale Supérieure, ancien disciple d’Althusser, le philosophe Alain Badiou est sorti de sa réserve en 2007 avec son pamphlet De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Il enfonce le clou, à 72 ans, avec un nouvel essai, L’hypothèse communiste, où il réaffirme l’absolue nécessité de ne pas abandonner la recherche d’une organisation politique émancipatrice, et ce, malgré les tentatives historiques néfastes qui ont abouti au totalitarisme et ont produit des “Etats terroristes”.
« L’hypothèse communiste revient à dire que le devenir de l’humanité n’est pas condamné à la domination planétaire du capitalisme, aux inégalités monstrueuses qui l’accompagnent, à l’obscène division du travail et à la « démocratie » qui est, de tout cela, le concentré étatique, organisant en fait le pouvoir sans partage d’une oligarchie très étroite. »
Interrogé par Rue 89, il explicite sa démarche :
http://www.dailymotion.com/videox45x4hRue 89 le questionne alors sur la “politique de civilisation”, concept d’Edgar Morin repris et détourné par Nicolas Sarkozy, l’occasion pour Alain Badiou d’expliquer ce qu’est pour lui la “barbarie sarkozienne” :
http://www.dailymotion.com/videox45xaeInformation trouvée grâce à l’excellent Blog d’un adhérent du PS




















Merci David pour ce billet intéressant. Cela dit, je dois dire que je reste assez sceptique devant le “phénomène Badiou”. Si certaines de ses remarques sont pertinentes, je n’adhère absolument pas à son antiparlementarisme. La démocratie n’est pas “un outil de propagande du capitalisme”. Badiou, complètement fasciné par le stalinisme, a au moins le mérite d’être cohérent puisqu’il s’érige ainsi aussi bien contre la liberté économique que contre la liberté politique. Bref, je lui préfère un Michel Onfray…
Michel Onfray ? Je n’ai lu de lui que le “traité d’athéologie” et je suis vraiment resté sur ma faim… tu penses à quel texte en particulier ?
Je faisais surtout référence à ses interventions médiatiques où il parle davantage de politique que dans ses écrits, et à son travail à l’université populaire de Caen dont je parlais justement hier avec Nathalie.
http://www.dailymotion.com/video/x3mz8u_michel-onfray-13_creation
La vidéo que tu mets en lien concentre tout ce qui me rebute chez Onfray : il critique tout le monde et produit conceptuellement très peu…
Ce qu’il dit d’Antonio Negri me semble très précisément faux. D’abord parce qu’Empire est un ouvrage co-écrit et est donc justement le fruit d’une pensée collective, ensuite parce que c’est un texte fondateur, qui part d’un constat clair (le déplacement de la souveraineté de la sphère de l’Etat-Nation vers une sphère supra-nationale, “l’Empire”) et fait effort pour penser les conséquences sociales, politiques et philosophique de l’évolution dont il est le témoin.
Je suis désolé pour cette “parole de Normand”: David a raison lorsqu’il décrit un Onfray agressif et un discours mal étayé sur le fait religieux et la croyance dans son traité d’athéologie mais Mathieu a aussi raison de désigner l’effort de démocratisation de la pensée philosophique ou non chez Onfray par le biais des universités populaires.
C’est un acte fort pour le projet de société et sa cohésion future qui ne peut uniquement se fonder sur l’anticipation (lorsqu’elle existe) des partis politiques.
Sans citer de nom, de nombreux philosophes contemporains sont allés à la soupe UMP.
Quand à Badiou, même si je suis assez sceptique sur l’égalitarisme envers et contre tout, je reconnaîs la necessité d’avoir un angle de vision différent dans un monde de pensée unique.
Les universités populaires, c’est remarquable !!! Mais cela ne peut masquer longtemps la faiblesse conceptuelle de l’auteur…
Pour Badiou, entendre réaffirmer l’hypothèse communiste aujourd’hui, au sens noble, ça fait tellement de bien !
En réponse à une discussion avec Mathieu et Alex sur Badiou, en marge de notre dernière réunion de section (si si, on parle aussi philo chez les socialos), et avant une réponse plus poussée à l’accusation d’anti-démocratisme qui pèse sur le philosophe, je ne résiste pas à l’envie vous livrer ici un truculent passage de son article “L’emblème démocratique” paru dans le collectif “La démocratie dans quel état ?” aux éditions la Fabrique.
Badiou reprend la critique platonicienne de la démocratie comme mode de gouvernement « si beau et si juvénile » qui fait « de la jeunesse un modèle et du divertissement une loi sociale ». Les arguments platoniciens lui servent à démontrer que la vraie démocratie ne peut résider dans le « capitalo-parlementarisme », mais bien dans l’hypothèse communiste :
« L’homme démocratique ne vit qu’au pur présent, ne faisant loi que du désir qui passe. Aujourd’hui il fait une grasse bonne bouffe arrosée, demain il n’en a que pour Bouddha, le jeûne ascétique, l’eau claire et le développement durable. Lundi, il va se remettre en forme en pédalant des heures sur un immobile vélo, mardi, il dort toute la journée, puis fume et ripaille. Mercredi, il déclare qu’il va lire de la philosophie, mais finit par préférer ne rien faire. Jeudi, il s’enflamme au déjeuner pour la politique, bondit de fureur contre l’opinion de son voisin et dénonce avec le même enthousiasme furieux la société de consommation et la société du spectacle. Le soir, il va voir au cinéma un gros navet médiéval et guerrier. Il revient se coucher en rêvant qu’il s’engage dans la libération armée des peuples asservis. Le lendemain, il part au travail avec la gueule de bois, et tente vainement de séduire la secrétaire du bureau voisin. C’est juré, il va se lancer dans les affaires ! A lui les profits immobiliers ! Mais c’est le week-end, c’est la crise, on verra tout ça la semaine prochaine. Voilà une vie, en tout cas ! Ni ordre, ni idée, mais on peut la dire agréable, heureuse, et surtout aussi libre qu’insignifiante. Payer la liberté au prix de l’insignifiance, cela n’est pas cher. »
Ce passage figure dans la République de Platon, livre VIII, 561d : la version donnée ici est un extrait de l’hyper-traduction intégrale de ce livre que Badiou publiera fin 2010, avec l’ambition avouée de montrer toute la modernité du penseur grec…
Alain Badiou, (suite) : comme indiqué dans le commentaire précédent, Badiou s’est souvent vu reproché son antiparlementarisme.
Devant l’amicale pression de mes petits camarades (merci Mathieu !), j’ai lu, dans le détail, “L’hypothèse communiste” et l’article « L’emblème démocratique » publié dans le collectif “La démocratie dans quel état ?” Badiou n’y développe pas une critique en règle du parlementarisme mais il emploie à plusieurs reprises le terme de « capitalo-parlementarisme ». Explications.
Selon Badiou, les vrais démocrates ne peuvent se contenter de notre démocratie représentative actuelle : le parlementarisme à livré notre société au profit, au règne des banques, au « capitalisme libéral déchainé ». Il a légitimé « la corruption généralisée des esprits sous le joug de la marchandise et de l’argent ».
« Quoi ? On ose, face à la vie des gens qui regardent, nous vanter encore un système qui remet l’organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l’égoïsme machinal ? On veut que nous fassions l’éloge d’une « démocratie » où les dirigeants sont si impunément les servants de l’appropriation financière privée qu’ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de « fondés de pouvoir du Capital » ? »
La démocratie véritable restitue, en son sens originel, le pouvoir des peuples sur eux-mêmes. Il s’agit donc d’une politique immanente au peuple, incompatible avec la transcendance représentative. L’Idée à la base d’une telle politique est le communisme. Les diverses tentatives de réalisation de cette Idée dans l’Histoire ont été des échecs (la Commune, la révolution russe, la révolution culturelle chinoise, mai 68). Il n’en reste pas moins que l’Idée communiste est toujours d’actualité, qu’elle maintient l’espoir d’une société émancipatrice, délivrée de la loi du profit et des intérêts privés, et qu’elle constitue, en ce sens, l’essence même de la véritable démocratie.
Merci David pour ces précisions. Effectivement, s’il s’agit de dire que la démocratie représentative est imparfaite et de dénoncer les liens trop étroits entre nos dirigeants et le capitalisme financier, je ne peux qu’être d’accord avec l’analyse de Badiou.
Cela dit, je ne considère pas que le système politique (la démocratie représentative) porte forcément en lui les germes de la soumission aux puissances de l’argent. C’est, il me semble, la distinction que faisait Aristote entre un régime et son dévoiement. Dans ce cas là, considérons que nous sommes gouvernés par une oligarchie de la finance, mais n’invalidons pas la démocratie représentative.
Tu me passeras le bouquin
Je suis d’accord avec toi sur le fond : ne pas renoncer à la démocratie, même représentative, sous prétexte de dérives oligarchiques (je ne re-développe pas ici les différents types de gouvernements et leurs déviances possibles, voir mon article précédent : http://www.nicemassena.org/2009/05/09/vivre-en-sarkozie/ ).
Par contre, pour être honnête, je dois signaler que, chez Badiou, la critique de la démocratie ne s’arrête pas là. Il reprend à son compte la critique platonicienne de la démocratie dédiée au jeunisme et à l’inconstance (je ne développe pas non plus ici, voir ci-dessus l’extrait de « l’hyper-traduction » de la République faite par Badiou).
Il écrit : « Chez nous, le primat de la jeunesse impose le divertissement comme loi sociale. « Amusez-vous » est la maxime pour tous. Même ceux qui le ne peuvent guère y sont tenus. D’où la profonde bêtise des sociétés démocratiques contemporaines. »
Il décrit notre démocratie comme le culte de l’individu et de ses plaisirs immédiats, l’allégeance aux passions les plus basses (rivalités, cupidité, avidité, concurrence, etc). En un mot, la description de notre démocratie représentative est essentiellement une description du libéralisme qui exalte l’individualisme contre le collectif, les intérêts particuliers contre l’intérêt général et qui rend impossible, dans les faits, la recherche du Bien commun.
Du point de vue de l’histoire des idées, même si je ne partage pas la thèse de Badiou, cela peut s’argumenter : de nombreuses études ont montré que la naissance du libéralisme et celle de la démocratie représentative étaient co-substantielle, toutes deux issues de la philosophie anglo-saxonne du XVIIème siècle (voir la célèbre thèse de Mc Pherson sur la théorie de l’individualisme possessif chez Hobbes et Locke).
La faiblesse de l’argumentation de Badiou tient plus, à mon sens, dans l’absence de solutions concrètes au problème qu’il expose : la nostalgie d’une tentative de démocratie directe du temps de la Commune ne fait pas une doctrine ni un programme d’action. Il revisite l’Histoire (en la redéfinissant au passage), de la révolution culturelle en Chine à mai 68, mais sans en tirer d’éléments permettant de définir de façon viable un mode de gouvernement qui échappe à l’écueil de notre système actuel.
La démocratie idéale n’existe pas mais notre démocratie représentative demeure un moindre mal nécessaire. Voir à ce sujet mon article précédent : http://www.nicemassena.org/2009/01/28/la-democratie-nexiste-pas/
Pour le bouquin, aucun problème, mais tu verras, le collectif “La démocratie, dans quel état ?” est bien mieux (je te passerai les deux).