4 novembre 2009 par Martine | Catégorie Parti Socialiste, Réflexion.
” Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : «Tu m’appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine». – Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé. “






















Ce n’est pas le texte intégral, si? Il était plus long dans mes souvenirs. Très beau discours en tout cas, qui annonce la conception française de la Nation : avant tout la “volonté de vivre ensemble”, opposée à la conception allemande de Fichte : culture, langue,”race”.
Tu as parfaitement raison Mathieu, c’est en fait la fin de son discours, on peut trouver l’intégralité dans Google “qu’est ce qu’une
nation d’Auguste Renan”
J’avais l’impression que cette 3ème partie était plus évidente et
surtout moins longue à lire
Tres beau texte tres belle définition du concept.
pas la peine d’ouvrir ce débat stérile et populiste sur l’identité nationale alors que tout est dit tout est écrit. S’accepter, vivre ensemble.
Besson est vraiment petit tout petit…comme son maître
pour finir sur Renan, je remarque avec une peu de fierté que la Bretagne n’en déplaise à Sarko n’est pas qu’une terre de plouc et qu’il y a bien des grands hommes qui y sont nés et qui ont contribué au rayonnement de la France. Tiens, Benoit Hamon n’est -il pas né à St Renan pres de Brest?
Lionel brezhoneg
C’est, à mon sens, une lecture un peu courte du texte de Renan, Lionel. « S’accepter, c’est vivre ensemble », oui, Renan, l’écrit, mais il n’écrit pas que cela : « Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. »
Ce qu’il faut, pour poser ce débat de façon raisonnable, c’est en délimiter les contours :
1/ Nous sommes tous d’accord pour constater que le moment et la manière dont Eric Besson lance ce débat national est une manÅ“uvre politique pour récupérer l’électorat FN et mettre le PS devant l’une de ses nombreuses difficultés doctrinales majeures, le renoncement au patriotisme de gauche qui était le sien avant Vichy (voir mon article précédent et ce qu’en disait Lionel Jospin, je n’y reviens pas).
2/ Pour autant, nous constatons que ce que met la droite derrière l’identité nationale est une vision figée, tournée vers le passé, alors que l’identité, par définition, est en perpétuelle évolution, que l’état-nation français évolue désormais au sein de l’UE dans un cadre mondialisé.
3/ Pour autant, nous savons tous aussi que la Gauche doit défendre « sa » vision de l’identité nationale française, basée sur un socle républicain, “liberté - égalité - fraternité” et que nous sommes “le pays des droits de l’homme” : toutes les atteintes aux droits fondamentaux, à la liberté, à l’égalité réelle, à la dignité humaine, etc, menées par ce gouvernement sont des atteintes à notre identité nationale.
4/ Force est de constater que pour nombre de Français, la Nation française, la Patrie, est le socle identitaire premier et c’est bien ce que montre le texte de Renan : la notion de sacrifice pour la nation est primordiale. Après les deux premières guerres mondiales, pas une famille qui n’ait l’un de ses membres tué au combat : le sacrifice pour la patrie française est une douleur qui fait partie de l’histoire des familles et des villages de France. Nier cela, dire que ce n’est qu’un débat populiste, c’est nier l’attachement des français à leur pays, c’est nier la douleur et la mémoire des familles.
5/ Force est de constater que si la Gauche refuse de parler de la Nation, les deux seules formations politiques à en parler seront l’UMP et le FN : on leur laisse le champs libre ! Tous ceux pour qui la Nation est le lien symbolique, sentimental et fondamental dans leur attachement à la communauté ne pourrons s’identifier qu’au discours de l’UMP et du FN ! Ne pas parler de l’identité nationale, c’est laisser le terrain à la droite ! C’est se couper d’une part très importante de la population française.
6/ Force est de constater que pour nombre de français, il y a un problème d’intégration des population étrangères en France qui ont un mode de vie et des coutumes différents des leurs. Face à cela deux options :
- Option n°1 : dire « c’est un débat populiste, je n’en parle pas » et l’on manque à notre devoir premier de formation politique : la pédagogie. On renonce à notre travail d’explication, de défense des droits, de démonstration de ce qu’est le « vivre ensemble » de Renan.
- Option n°2 : on prend le travail et le débat à bras le corps et on fait notre job ! On assume, on débat, on explique, on fait progresser l’idéal républicain en disant et en montrant ce qu’est et ce que doit être une France juste et fraternelle !
J’en viens à ma conclusion : Camarades ! Ne vous cachez pas derrière de faux prétextes, assumer un patriotisme de gauche non belliciste et non xénophobe, un amour de la nation non nationaliste, défendez nos valeurs républicaine partout et tout le temps. La laïcité tout comme la liberté ou l’égalité des chances et des droits sont des combats de chacun instant, de chaque débat, ne manquez pas celui-ci, ne renoncez pas à parler aux français pour qui le sacrifice pour la nation de leurs aïeux et de leurs proches est ce qu’il y a de plus noble dans notre histoire commune. Et je terminerai en reprenant à mon compte les mots de fin de ce discours de Renan que vous saluez sans le lire : « Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé ».
Quid du régionalisme (catalan, basque, corse…Nissart?) et de l’identité européenne (débat qui est passé aux oubliettes dernièrement)?
Peut il exister une France sans territoire? La France est elle une Idée? Peut on vivre ensemble sans avoir d’histoire commune? Même question sur l’absence de projet commun et je crois que l’essentiel est là : je ne nie pas l’enseignement du passé et son intérêt pour construire un édifice collectifs mais dans un contexte d’accélération du temps des Hommes, de la montée de l’individualisme et du consumérisme, les points communs peuvent faire défaut.
Est ce véritablement l’idée de Nation qui cimente aujourd’hui les français?
Ce que je voulais expliquer dans mon dernier post est qu’un des aspects positifs de la mondialisation est le mélange “naturel” des cultures: on peut se sentir chez soi “ailleurs”.
Claude Lévi-Strauss n’aurait pas été d’accord avec moi dans le sens où il y’a une uniformisation des sociétés et donc par nécessité perte de diversité (même si je reconnais le gap énorme dans les PMA): la tour de Babel est en train de s’effondrer.
Le Monde se désenclave et je ne crois pas à la thèse du choc des civilisations de Samuel Hundington qui, à mon avis, sert plus à cautionner un repli identitaire et des guerres fratricides qu’à promouvoir une communauté universelle d’êtres humains.
Le projet de la tour de Babel s’est déjà effondré : bâtir une tour qui soit suffisamment haute pour atteindre le ciel et rivaliser avec Dieu lui-même. Mais, précisément, Dieu, se rendit compte que si les hommes continuent à parler la même langue et à unir leurs forces, rien ne pourra les arrêter. Il décida alors de les disperser et de multiplier les langues pour que les hommes, ne pouvant plus se comprendre, ne puissent plus agir ensemble (Genèse, XI, 1 à 9).
Avec la mondialisation, nous parlons tous peu à peu, à nouveau, une seule langue commune, l’anglais, et nous pouvons ainsi envisager, à nouveau, une action commune…
Au fait, c’est quoi “le gap énorme dans les PMA” ???
Tu as entièrement raison: quand on met un sigle, il faut l’expliquer.
PMA est un sigle économique (contestable car il met essentiellement en exergue les aspects économiques) englobant les “Pays les Moins Avancées”.
Elle est apparue pour dénoncer le politiquement correct du terme “PED”, Pays en voie de développement, qui en l’occurence ne se développent pas et ont tendance au contraire à voir une série d’indicateur à la baisse (espérance de vie, alphabétisation, accès aux soins, à l’eau…)
ce texte est tout simplement enorme …. comment dire de si belles choses si profondes tout en etant au niveau de tous .
@Alex: la France peut elle exister sans territoire ? celui qui se faisait une certaine idée de la France n’a t’il pas continué à la représenter hors de son territoire pendant 5 ans ?
le peuple juif n’a pas eu de territoire pendant 2000 ans cela n’a pas empêché la création d’Israel.