Pour un observatoire du suicide en France

22 novembre 2009 par David | Catégorie Crise sociale.

Article paru dans le bulletin de liaison d’ “Un monde d’avance” daté du 13 novembre, disponible ici
Un monde d\'avanceChaque année on recense en France 120000 tentatives de suicide. Près de 10% d’entre elles réussissent. Ce chiffre macabre est plus de deux fois supérieur à celui de la Grande Bretagne. Parmi ces hommes et ces femmes qui choisissent de se donner la mort, 35% au moins avaient déjà commis une première tentative signalée. Ce pourcentage illustre une défaillance majeure dans la réponse des pouvoirs publics à ce fléau. Les politiques mises en oeuvre en France pour prévenir le suicide sont très en retard par rapport à celles de nos voisins. Au Royaume-Uni par exemple, on refuse toute banalisation de la tentative de suicide et on met l’accent sur la protection des sujets les plus vulnérables. Ce retard est aussi vrai dans le monde de l’entreprise où le déni fait souvent office de seule réponse. Il n’est que de rappeler pour s’en convaincre la réflexion atterrante de Didier Lombard, de PDG de France-Telecom qui osait évoquer une «mode du suicide» dans son entreprise.
On estime à 500, le nombre de personnes qui chaque année se donneraient la mort pour des raisons directement imputables au travail. On estime, car il n’existe pas de statistique officielle. Et il est par exemple impossible de savoir combien, parmi ces personnes qui se sont suicidées, étaient au chômage en 2008. L’absence d’outil statistique illustre bien notre retard en la matière. La création d’un observatoire du suicide en France est devenue indispensable pour orienter les politiques de prévention.

Quel décryptage peut-on faire de cette multiplication des suicides liés au travail?
Elle est d’abord le signe d’une détérioration très forte du lien social et du sens du travail.
Elle est aussi la conséquence d’une société dans laquelle l’objectif principal des entreprises consiste à rechercher la rentabilité maximale, au mépris du respect des conditions de travail.
Nous avons franchi une étape supplémentaire avec l’individualisation de la recherche du profit. Aujourd’hui, on fait en effet peser sur chaque salarié la responsabilité de produire toujours plus.
On tend la corde jusqu’à ce qu’elle craque. À preuve, la société Teleperformance. Cette entreprise française est l’un des leaders mondiaux des call-center —vente, assistance et marketing par téléphone. Elle compte 100000 salariés à travers le monde, dont 8500 en France. Son chiffre d’affaire s’élève à 1,3 milliards d’euros et elle enregistre en France un bénéfice de 120 millions d’euros. Malgré cela, elle impose à ses salariés des conditions de travail qui vont en se détériorant. Pression à la durée de l’appel (pas plus de 4’20), script très précis dont il est interdit de sortir, deux écoutes minimum par mois (les appels sont enregistrés) et évidemment obligation de rendement et de vente. Une prime est en effet prévue. Elle dépend de la notation mensuelle du salarié. Si cette note est inférieure à 16/20, elle est supprimée. Cette prime peut représenter jusqu’à 300 € mensuels. Et quand on sait que la moyenne des salaires est de 1100 €, on imagine à quel point elle est importante. Or il y a cinq mois, cette entreprise hautement bénéficiaire a mis en place un plan social qui prévoit 500 licenciements. Depuis, les conditions de travail se sont encore dégradées. La direction a notamment doublé le nombre des vigiles qui … surveillent les salariés. Ceux-ci sont fouillés à l’entrée de l’entreprise… sur les 200 salariés du site de Montigny en Ile-de-France, 30 sont aujourd’hui en arrête maladie, majoritairement pour dépression.
Ce type de situation n’est malheureusement pas rare. Que les medias se soient fait l’écho de la série de suicides chez France-Telecom est évidemment un bon point. Mais il est important de dire haut et fort que Teleperformance, comme France-Telecom ne sont pas des cas isolés.
Dans notre pays, la souffrance au travail est devenu le quotidien de nombreux salariés.
Elle est la conséquence du projet de société mis en place par le gouvernement évidemment soutenu par nombre de chefs de grandes entreprises. Car c’est bien de choix dont il s’agit. Ce qui pose une question essentielle: est-il possible de faire du travail un outil d’émancipation dans un monde soumis exclusivement aux lois du marché? Difficilement, c’est sûr. Et ce qui en tout cas certain, c’est qu’avec les politiques actuelles du gouvernement, la réponse est non.

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