8 décembre 2009 par David | Catégorie International, Réflexion.
Nice Massena continue son travail d’analyse de la première année d’exercice du pouvoir de Barack Obama. Nous avons amorcé ce débat lors de notre dernière réunion de section suite à la présentation faite par Mathieu (consultable ici).
Nice Massena a rencontré Laurent Bouvet, professeur de Science Politique à l’université de Nice Sophia-Antipolis, spécialiste de la pensée politique américaine contemporaine, la social-démocratie et le libéralisme. Cette interview a été réalisée le 3 novembre 2009, peu après l’attribution du prix Nobel au président des États-Unis.
Vous pourrez également venir écouter Laurent Bouvet lors de notre conférence-débat sur le thème « Laïcité et Éducation », le mercredi 9 décembre à 19H (détails dans la rubrique « agenda »).
Interview :
Nice Massena : Barack Obama vient de recevoir le prix Nobel de la paix. Le président américain, nouvellement élu, a-t-il réellement les moyens de ses ambitions, notamment dans deux secteurs particuliers : la santé et la diplomatie ? Et, plus précisément, concernant la diplomatie, que faut-il entendre par le concept de « soft power » cher à Obama ?
Laurent Bouvet : Sur la question du prix Nobel, il y a deux manières de voir les choses.
Soit, et c’est l’aspect positif de cette attribution, on considère que le prix Nobel a été donné parce que Barack Obama représente une rupture avec ce qui précède et, en définitive, avec l’Amérique de Bush, et c’est donc un prix Nobel attribué pour ce qu’il a déjà accompli du seul fait sa présence. Soit, et c’est la deuxième possibilité, on considère que c’est un prix Nobel uniquement des « bonnes intentions ». J’ai un petit peu de mal à trancher entre les deux. C’est évidemment encore tôt pour attribuer un prix Nobel à un président qui n’a encore rien fait. Il est de plus toujours délicat d’attribuer un prix Nobel à un chef d’état en activité, commandant en chef de son armée, qui plus est en activité comme c’est le cas actuellement en Afghanistan.
A-t-il les moyens de sa politique ? Oui et non. Oui, parce qu’il bouscule les habitudes et les modalités d’action qui avaient été celles de l’administration américaine durant la période précédente. Il a déjà accompli beaucoup par la simple « magie du verbe », si l’on peut dire. Il a déjà transformé son pays et lui a redonné confiance. Il a surtout réintégré son pays dans un « concert international » dont il avait, de fait, été exclu, même si, évidemment, les États-Unis étaient toujours très puissants et jouaient un rôle très important partout dans le monde. C’est aujourd’hui un pays avec lequel les autres pays ont à nouveau envie de parler.
Une fois posé le rétablissement, en interne de la confiance et, en externe, de l’image des États-Unis dans le monde, on peut effectivement s’interroger sur la réalité des moyens dont il dispose et de ses possibilités pour réaliser ce qu’il a annoncé et ce, pour deux raisons : d’abord, parce qu’il a fait beaucoup de promesses. Lorsque l’on promet beaucoup, on prend le risque d’entrainer une grande déception, une déception à la hauteur des promesses non tenues. Cet élément m’a fait douter dès le départ. Mais la raison la plus importante pour laquelle on peut douter de la réalisation de tous ces objectifs, tant domestiques qu’internationaux, c’est qu’il ne s’y prend pas aussi bien qu’on pouvait l’espérer, notamment sur la santé.
Nice Massena : Parce qu’il est passé d’abord par le Congrès ?
Laurent Bouvet : Oui, et il y avait une bonne et une mauvaise raison à cela : la bonne était d’éviter de refaire ce qu’avait fait Clinton en 1993-94, c’est à dire de ramener tout à la Maison Blanche. Clinton, avait, de plus, nommé sa femme comme chef du projet. Obama, ne voulant pas reproduire l’erreur consistant à élaborer le projet à la Maison Blanche avant de l’envoyer au Congrès avec, au final, une marge assez limitée pour les élus du Congrès, ce qui était, à ses yeux, l’une des raisons de l’échec de Clinton, a décidé de donner l’initiative au Congrès et aux différents commissions de la Chambre des Représentants et du Sénat, en indiquant uniquement les principes directeurs. La difficulté est que, jusqu’à son grand discours du mois de septembre, personne ne savait vraiment ce que voulait l’administration Obama. Il a lui même fait très peu de déclarations pendant des mois. Ses conseillers et les responsables de la majorité démocrate ont fait, eux, des déclarations dans tous les sens. Doit-on inclure tel type d’option, la fameuse « public option » dans le projet ? Quel est le cœur du projet ? Qui doit-on couvrir ? Doit-on ouvrir la couverture santé à un peu moins de cinquante millions d’américains qui n’en bénéficient pas ? Faire baisser le coût pour ceux qui en bénéficient déjà ? Faire baisser le coût de l’assurance maladie ? Quel est l’objectif premier de cette réforme ?
Nice Massena : Était-ce une stratégie de sa part pour ne pas avoir à revenir en arrière sur des engagements : moins en dire au départ afin de pouvoir mieux ajuster son discours ensuite ?
Laurent Bouvet : Oui, il pouvait ainsi tester la recevabilité des propositions, lancer des lignes et voir ce qui revenait… Mais cela a généré de la confusion, y compris dans l’esprit des « congressmen ». Le Congrès américain étant très indépendant dans les institutions, avec un réel pouvoir, les élus sont aussi, de fait, assez indépendants. Il n’y pas de notion d’affiliation partisane aussi stricte que chez nous. Les démocrates ont une large majorité au Sénat et à la chambre des Représentants, donc, dans l’esprit français, on pense que tous les projets du Président vont passer « le petit doigt sur la couture du pantalon », or ce n’est pas le cas.
Nice Massena : N’y a-t-il pas un risque de présidence « à la Carter » qui se profile pour Barack Obama, à savoir un président des États-Unis en constat d’échec, tant au niveau de la diplomatie qu’au niveau de la politique intérieure ?
Laurent Bouvet : Oui, c’est effectivement un risque avéré dans la mesure où, du temps de Carter comme durant les deux premières années de Clinton au pouvoir, où la présidence et le Congrès étaient de la même couleur politique, cela c’est terminé par un échec : la défait de Carter en 1980 et le retour d’une majorité républicaine très conservatrice en 1994 pour Clinton. Les précédents historiques ne jouent donc pas en la faveur d’Obama. De plus, à l’usage, on constate, depuis un an de mandat, que sa méthode est brouillonne sur la réforme de la santé et tout aussi peu efficace sur le climat. Il n’a pas pris ses responsabilités sur le projet du « cap and trade » qui ne sera pas voté avant Copenhague. Il va donc arriver au sommet de Copenhague les mains vides…
Nice Massena : Oui, mais pouvait-il vraiment faire autrement, à partir du moment où il était en échec sur la santé ?
Laurent Bouvet : En réalité, il ne pouvait pas tout faire en même temps. Il aurait du privilégier un sujet et « mettre le paquet » sur ce sujet. Cela aurait du être la santé, parce qu’il jouait sa présidence sur cette question. Au lieu de cela, il a lancé tous les chantiers en même temps. Certains lui étaient imposés, comme l’Afghanistan, question difficile car la Américains ont vu revenir beaucoup de cercueils, mais cela lui sera moins reproché car c’est, en quelques sortes, l’héritage de la politique précédente. De même sur la torture, il ne fait pas tout ce qu’il avait annoncé. Il a été un petit peu « en deçà » et n’a pas voulu mettre en cause un certains nombre d’officiers et d’anciens responsables de l’administration Bush. Il a, par exemple, gardé Robert Gates au Pentagone. Il y a donc une continuité en matière de politique extérieure.
Suite de l’interview de Laurent Bouvet, demain…
Le blog de Laurent Bouvet consultable ici.



















