LA TROISIÈME RÉVOLUTION SUR LA TERRE ou LE NON DIT DU MONDE

30 décembre 2009 par Nathalie | Catégorie Réflexion.

Texte de Michel Serre, publié dans La Recherche / Le Monde, novembre-décembre 2009 :

Le philosophe et épistémologue Michel SerresLe procès Galilée annonce, dit-on, dès l’âge classique, les premières tensions entre les Sciences et la Société. Le physicien y formulait un langage algébrique sur telle chose du Monde ; la tradition de l’Église en tenait un tout autre, religieux, mythique, théologien, comme on voudra. Si intervint alors une condamnation, il n’y eut pas mort d’homme. Fascinées par le spectacle offert par un débat contradictoire et pathétique, l’histoire et l’idéologie retiennent la querelle et en oublient l’objet : cette chose du Monde. Nul, en ces temps, ne jugea Galilée pour l’avoir observée ou comprise. L’enjeu portait sur la langue, algébrique ou divine, de l’explication.
Tout au contraire, chez les Grecs de l’Antiquité dont nous avons coutume de célébrer la sagesse, ceux que l’on appelait déjà physiciens avant Socrate se virent condamnés, dans de nombreux procès qui annoncent et précédent celui de Galilée, sous le chef de s’occuper des choses du Monde et d’abandonner, ce faisant, les affaires de la cité. Il y eut là, parfois, mort d’homme. Il ne s’agissait pas de confronter tel discours à tel autre, mais de condamner l’attitude même de l’observation. Tu as toujours la tête en l’air, vers les astres ; chutant dans le puits, tu te rends ridicule, même aux yeux des femmes ; tu ne fais pas ton devoir de citoyen ; tu négliges la morale civique de l’engagement. À mort !

Ainsi les anciens Grecs firent du Monde le lieu muet de l’oubli et de la trahison, la banlieue du bannissement. Il le reste. Que me demandez-vous, en effet, ce matin, sinon de parler des rapports entre les Sciences et la Société, donc des relations courantes entre certains hommes et d’autres, tenant entre eux mille types de discours, donc de m’occuper des affaires de la cité ? Pas de Monde.
Nous régressons de l’âge galiléen, clément, où deux discours parlaient au moins des choses, à une Antiquité, cruelle aux hommes et qui mettait hors jeu le Monde.

Or les sciences, les dures au moins, s’occupent des choses du Monde, la Société traitant, quant à elle, de la Société.
Je pourrais donc m’adonner, à votre seul désir, à quelques variations connues et répétées partout du spectaculaire jeu à deux Sciences-Société : redire les rapports tendus entre savants et militaires ; les conflits des biologistes ou des médecins avec les juristes ou les religieux ; parler du créationnisme ; déplorer l’absence de chroniques scientifiques dans les médias ; redire la nécessité des comités d’éthique ; pleurer sur Tchernobyl, répéter la rumeur répandue dans le public sur les ondes électriques ; citer les faucheurs d’OGM, Monsanto faisant main basse sur les espèces ; évoquer la misère des mères porteuses…
Des années soixante, date de la Thanatocratie au Serment du Scientifique, récent, j’ai participé, pendant un demi-siècle de travail et souvent de solitude, à ces problèmes de morale, de droit, de politique ; je les ai même parfois introduits, sous les critiques vives des académiques. Je pourrais donc itérer à loisir et pour votre plaisir répétitif, les arguments et les horions de ces débats dont l’éclat et le bruit tiennent désormais le devant de la scène, puisque le spectacle exige le plus de possible de ces jeux à deux.

Les sciences parlent des choses du Monde et les sociétés des sociétés, des villes et de la politique. Entendez par ce mot la gestion des affaires de la cité, dont le nom grec, polis, lui donne appellation et sens. La politique, les gestionnaires de la Société s’occupent des villes, non des choses du Monde. Le titre de l’un des deux journaux qui organisent cette réunion signifie, aux yeux de beaucoup, le monde mondain des humains plus que le monde mondial des choses du Monde.
Et comme les nations, la France par exemple, ont tendance à devenir des villes généralisées, dont le TGV devient, quant à lui, le métro, qui, désormais, dans la Société, regarde les choses du Monde ?
Et comme, dans les pays analogues au nôtre, la proportion des paysans diminua, en quelques décennies de 70% à 2%, qui travaille dans les champs, devenus déserts, qui habite la campagne, sinon les riches des villes à résidence secondaires et à jouissance arcadienne ?
Et comme les philosophes, intellectuels, politiques, journalistes, bref, ceux qui comptent parce qu’ils disposent d’un site émetteur d’images et de paroles se nourrirent, dès leur jeunesse, aux sciences humaines et sociales, à elles et à elles seulement, qui rencontre désormais les sciences qui parlent des choses du Monde ? À l’époque, déjà lointaine, où je publiais le Contrat Naturel, j’avais indigné ou fais rire ces braves, quand je leur avais demandé de se faire un peu physiciens !
Nous vivons et pensons tous comme des acosmistes.

Or voici la nouvelle. Alors que, depuis les Grecs et Galilée, les Sciences s’occupaient des choses du Monde en un découpage disciplinaire de plus en plus sophistiqué, voici que, récemment, toutes ensemble, d’une commune voix, elles se mettent à dire le Monde, non plus comme des choses locales, mais comme un partenaire global. Elles disent aussi que le Monde dit.
Par intégration des Sciences, la Science vient de découvrir et d’inventer le Monde et sa rumeur de fond, qui renvoie à la Société un message en urgence. Comment ouïr ce partenaire nouveau, archaïque vaisseau où nous fûmes embarqués, maison de nos aïeux et de nos descendants ? En voici l’image, prise par les cosmonautes, en voilà les changements, la force, la puissance et la menace. La voix ?

Je hasarde l’hypothèse que notre culture et notre histoire occidentales naquirent, peu à peu, de tenir de moins en moins compte du Monde. Toutes les cultures en tiennent compte sauf, sans doute, la nôtre. Le Grand Pan est mort, chuchotait une voix mystérieuse autour de la Méditerrannée, au début de notre ère. Le réel est rationnel : sourds au premier, nous n’entendons que le second. Les historiens disent que notre culture naquit des villes ; ils n’ont pas beaucoup de mérite puisque politique veut dire la ville. Ville intra muros, société d’humains entre soi, hors campagne, hors rusticité, hors sciences dures, hors le Monde. Seuls comptent les sujets, collectifs ou individuels, narcisses.
Or notre culture sans Monde, soudain, retrouve le Monde, non point comme toutes les autres, ou comme nos sciences, jadis et naguère, par lieux ou parties, mais en totalité.
Il se fait entendre.

Montée des eaux, fonte des glaces, ouragans, maladies infectieuses, élections récentes même… voici, en effet, que ce Monde global, quoique stable sous nos pieds, tombe soudain sur la tête de femmes et d’hommes qui s’y attendaient si peu qu’ils se demandent comment accueillir dans leur société sans Monde des Sciences qui, tournés vers les choses du Monde, viennent d’en faire l’addition, d’en mesurer les forces souveraines et d’ouïr la voix étrange de cette totalité.
Panique, le Grand Pan est de retour !

Et comme le Monde tombe soudain sur nos têtes, nous nous apercevons, pas trop tard je l’espère, qu’à ces jeux à deux dont nous faisons souvent nos peines réelles mais toujours nos colloques et délices scénarisés, se substitue un nouveau jeu à trois qui transforme la donne et l’ensemble des questions urgentes à traiter.
Le triangle ainsi se nomme Sciences-Société-Monde. Voilà trois relations et non une seule ; voilà une surface et non une ligne. Or s’il n’y a ni femmes ni hommes dans le Tiers que nous avions exclu mais aujourd’hui retrouvé à l’autre sommet, il agit, cependant, et réagit sur nous, comme une sorte de premier moteur. Ce sommet du nouveau triangle, agit, réagit désormais sur les autres.
Peut-on parler la voix issue de ce sommet-là ?

Intégrant leurs différences, les Sciences, désormais, s’occupent du Monde ; la Société s’occupe toujours de la Société. Certains sociologues disent même que les choses du Monde telles que les Sciences les présentent se réduisent à des produits de la Société.
À l’heure présente, où elle produit moins les choses du Monde qu’elle n’en reçoit, au contraire, l’effet global sur la tête, qui va lui parler au nom de ce muet, dont le grondement couvre, peu à peu, le bruit assourdissant des centres villes et la rumeur tonitruante du cirque politico-médiatique ?
Par exemple, nos institutions internationales portent bien leurs noms : il s’agit, en effet, des Nations, donc des rapports, souvent polémiques, entre des sociétés, uniquement humaines. Il s’agit donc toujours d’un jeu à deux ; des hommes d’une part et des hommes de l’autre, opposés, je choisis un cas, sur la pêche, pour qui chacun cherche, par intérêt, la croissance ; comme nul ne représente les poissons, muets comme des carpes, leurs espèces agonisent dans les océans vides alors que la plupart des pauvres se nourrissent de poissons. Dans ces institutions, les fonctionnaires défendent les intérêts de leur gouvernement respectif, jamais ceux du Monde. Tout jeu à deux exclut ce Tiers.
Le Monde reste le tiers exclu de nos politiques désuètes. Ne riez-vous pas aux larmes que les États du Monde envoient des politiques comme ambassadeurs vers le climat, les pôles ou les mers, alors qu’ils n’y connaissent rien et que glaciologues, physiciens du globe ou océanographes en estiment exactement les menaces ?
J’ai naguère proposé la création d’une institution non internationale mais mondiale, où l’air et l’eau, l’énergie et la terre, les espèces vivantes… seraient représentés. Par qui ? Mieux vaudrait en parler vite que s’adonner aux répétitions susdites. Sûrement pas, en tous cas, par les politiques, dont la désuétude se mesure à leur ignorance des choses du Monde.

Le nouveau jeu à trois exige, en effet, de tout autres dispositions. Dès lors que le Monde s’annonce comme objet global, il crée, face à lui, un nouveau sujet global, une nouvelle Société : l’Humanité. Ladite modialisation me paraît aujourd’hui plus le résultat de l’activité du Monde que des nôtres. Surprise pour nous, occidentaux : le nouvel objet global se conduit comme un sujet. Anciennement objet passif, il devient facteur déterminant. Nous quittons les jeux à deux suscités par les relations narcissiques entre nos Sciences et nos Sociétés, pour vivre un nouveau jeu à trois où le Monde joue les premiers coups, plus fortement que nous.

Le changement des Sciences conduit vers ce nouveau Monde, dont la globalité, active, change, en retour, les Sciences elles-mêmes, dont celles de la Vie et de la Terre (SciViTe) peuvent, aujourd’hui, réinventer une pluridisciplinarité, fédérée autour d’elles, - l’histoire des sciences montre, en effet, que les relations qui donnent aux savoirs divers une cohérence rayonnent toujours à partir d’un foyer sensible et ainsi favorisé - fédération qui conduirait à un enseignement propre à passionner tout le monde, donc à susciter une autre Société. Inventons un autre mot pour dire politique : devenons des scivites plutôt que des civiques. Certaine culture, celle que j’appelle générique, deviendrait, sous la pression du Monde, celle de l’Humanité. Nous améliorerons nos rapports aux hommes par ceux que nous avons avec le Monde.

Les Sciences firent du Monde leur objet. Rien d’aussi décisif que l’invention, au Moyen Âge, de ces deux pôles de la connaissance : sujet-objet, instances ignorées des Anciens. Par une autre manière d’oublier la Terre, Kant fit d’elle la métaphore ou le symbole de tout objet possible. Il décida que l’objet tournait autour du sujet comme la Terre autour du Soleil - bien entendu, nous éclairions la Terre-objet comme si nous produisions un éclat aussi fort que le Soleil-sujet - et il appela copernicienne cette deuxième Révolution, dont les manières renversèrent la première, dite ptolémaïque, pour laquelle l’objet tournait autour du sujet, comme jadis, lorsque l’on pensait que le Soleil tournait autour de la Terre.
Nous entrons dans la troisième de ces Révolutions. Voici.

Dans des textes peu lus et que beaucoup méprisent parce qu’ils jasent de religion, le vieil Auguste Comte avait coutume de nommer la planète le Grand Fétiche. Comment définir un fétiche ? Comme un dieu, assurément, souvent à deux corps, sphinge lion à tête de fille, homme à hure de chacal… terrifiant sûrement, secourable parfois à nos supplications, mais que nos ancêtres vénéraient, alors qu’ils ne pouvaient pas ignorer que l’avaient façonné un artisan du bois ou un sculpteur sur marbre. Les sots, ils confondaient un objet avec un sujet !
Pas si sots, ces anciens, ou alors nous sommes aussi sots. Voyez le Monde, en effet. Nous ne pouvons pas ne pas savoir qu’en l’état actuel, que certains appellent anthropocène, nous l’avons façonné, comme un objet, de notre démographie, de nos appropriations, labourages, pâturages, de nos techniques dont certaines dimensions atteignent aux siennes, de pratiques issues de nos théories. Et nous voilà, soudain, affolés par lui, puisque, sujet, il nous tombe sur la tête ! Il nous terrifie donc, ce fétiche, que nous façonnâmes pourtant en partie de nos mains. Nous dépendons désormais de ce qui, encore hier, ne dépendait enfin que de nous.
Auguste Comte disait encore que le fétichisme constitue l’état premier de l’aventure humaine. Commence, en effet, sous des augures pareilles, une ère nouvelle, annoncée par la troisième Révolution.
Le terme anthropocène ne signifie pas autre chose : nous nous croyions naguère sujets, individuels ou collectifs, d’un objet passif, le Monde. Renversement : nous devenons objets de ce sujet nouveau. Il fait aujourd’hui presque autant de bruit, je l’ai dit, que le cirque social. Mieux encore, demeurant sujets actifs de nos savoirs et pratiques, mais aussi devenus objets passifs des transformations du Monde, doubles donc, nous avons, désormais, rapport à un Monde aussi dédoublé que nous, puisque, objet passif de nos transformations, il devient sujet actif de notre destin. Nouveau rapport en feed back : nous, sujets, objectivons le Monde ; lui, sujet, nous objective ; sujet, jeté sous nos pieds, il nous tombe sur la tête, réalité résiduelle formidable qui nous fait vivre, nous dépasse et peut nous éradiquer. De même qu’il faudrait trouver un autre mot pour dire politique, il faut en forger deux autres pour décrire cette double liaison sujet/objet. Ni ptolémaïque ni copernicien, ou les deux à la fois, selon, ce nouvel état de choses pilote notre avenir.

La crise actuelle vient de ce que meurent nos cultures et nos politiques sans Monde. Se termine un ère immense de l’histoire. Notre passé nous aidera peu à dialoguer avec ce partenaire dont l’immanence détermine une Science et des conduites neuves, comme une autre Société.
Il reste encore à lui laisser la parole, ce que je viens de faire le plus maladroitement du monde.

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