Médiapart à Grasse : le débat sur l’identité nationale et le Front National

12 janvier 2010 par Nathalie | Catégorie Immigration, Non à l'extrême droite, Politique à Nice.

Article de Mathilde Mathieu publié sur Médiapart.fr le 08.01.10 :

Le Front national est galvanisé par le débat sur l’identité nationale

” De notre envoyée spéciale à Grasse (Alpes-Maritimes)

Dans la vieille ville de Grasse, sur le fronton de son agence immobilière, Jean-Marc Degioanni a fait peindre une fleur de lys, symbole de la monarchie française. Mastodonte en costume, affable et gominé, le leader local du Front national, calé derrière son bureau, compare le débat sur l’identité nationale d’Eric Besson à de «la viande avariée».

 «Si le boucher vous trompe sur la marchandise, vous changez de boutique, non?», lance-t-il. De même, selon lui, les Français snoberont l’UMP et privilégieront la «fraîcheur» du Front sur les questions d’immigration, à l’occasion des régionales de mars. «Sarkozy a voulu nous couper l’herbe sous le pied, s’enthousiasme le militant. En fait, il va nous faire repasser la barre des 20%!» – comme au temps «béni» des régionales de 1998, où Jean-Marie Le Pen avait décroché 26,64% des suffrages en Paca (Provence-Alpes-Côte d’Azur).

Forfanterie? C’est toute la question: en dégainant la thématique de l’identité nationale, l’UMP va-t-elle rasséréner la frange la plus à droite de son électorat et conserver les voix gagnées sur Jean-Marie Le Pen en 2007, ou bien précipiter des masses de citoyens dans les bras des extrêmes? En clair, quelle est la probabilité que la manœuvre présidentielle dégénère – et régénère un FN en perte de vitesse?

Pour esquisser une réponse empirique, Mediapart s’est rendu dans les Alpes-Maritimes. Samedi 9 janvier, c’est là que Jean-Marie Le Pen dévoilera la composition de sa liste régionale – qu’il mènera en personne, à 81 ans, en guise de baroud d’honneur. Surtout, c’est le département (de Paca) où le candidat Sarkozy avait réussi, au premier tour de la présidentielle 2007, la plus belle OPA sur les électeurs du FN. Il avait alors creusé un écart de 30,12% avec le leader frontiste, alors que les candidats d’extrême droite (Le Pen+Mégret) avaient devancé la droite traditionnelle (Chirac+Madelin+Boutin) de 0,96% en 2002. Dans les Alpes-Maritimes, en clair, le FN compte récupérer ce qu’il estime être son bien…

Afin de jauger ses forces, Mediapart a choisi de zoomer sur Grasse, la ville de Lydia Schénardi, numéro 2 du FN sur la liste en Paca, ancienne députée européenne. Pour l’extrême droite, cette commune est une place «historique». C’est là que le Front a scellé, lors d’une municipale de 1987, l’une de ses premières alliances (avec l’UDF). Son terreau initial: les ouvriers du jasmin, les grandes familles, les militaires retraités, les pieds-noirs, les descendants d’immigrés italiens «notabilisés»…

  Une colline résidentielle à Grasse

Une colline résidentielle à Grasse© M.M.

Ici, le score de Jean-Marie le Pen avait atteint 23,7% des suffrages en 2002 (au premier tour), mais s’est ratatiné en 2007 (à 12,8%): dans cette commune touristique, les commerçants et professions libérales ont migré en masse vers l’UMP, de même que les résidents aisés (séduits par les promesses sur le «bouclier fiscal») et les retraités (par la quasi-suppression des droits de succession)… La tête sous l’eau, le Front s’est retrouvé incapable de présenter la moindre liste aux municipales de 2008. «On a connu des revers sérieux, reconnaît Lydia Schénardi. Ces deux dernières années, je n’ai pas beaucoup recruté – pas la peine de tromper son monde.»

Mais l’automne a rebattu les cartes, à l’en croire. «Le Front remonte très vite une pente qu’on n’envisageait même pas de remonter, souffle la secrétaire départementale, élégante veuve de 58 ans. Il y a d’abord eu l’affaire du livre de Frédéric Mitterrand (auquel Marine Le Pen a reproché de faire l’apologie du tourisme sexuel), puis l’affaire Jean Sarkozy à La Défense, et enfin l’identité nationale… On a le vent en poupe, et c’est l’Elysée qui souffle!»

À Grasse, la vieille ville sert à l’extrême droite d’épouvantail, avec ses ruelles décrépies, son linge aux fenêtres, ses paraboles branchées sur Alger, ses «chibanis» entassés chez des marchands de sommeil… Une indigne «casbah», aux yeux des sympathisants frontistes. Installé en plein cœur, dans un îlot ultra-protégé (place de l’Evêché, pile en face de la police municipale), Jean-Marc Degioanni, candidat n°10 sur la liste régionale, digère mal cette cohabitation.

 Le vieux centre-ville de Grasse

Le vieux centre-ville de Grasse© M.M.

Alors la campagne d’affichage sauvage et la distribution des tracts ont déjà démarré, centrées plus que jamais sur les immigrés. «L’identité nationale, parlons-en!», interpelle ainsi le FN, sur le mode: «On-vous-l’avait-bien-dit»

 L'extrait d'un tract distribué à Grasse

L’extrait d’un tract distribué à Grasse© FN “
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