Roosevelt n’épargnait pas les riches

2 avril 2010 par Mathieu | Catégorie Crise sociale, Economie.

AFranklin Rooseveltu moment où le bouclier fiscal est enfin remis en question au sein même de la majorité, l’économiste Thomas Piketty nous livre une petite leçon d’histoire fiscale dans Libération.

” La taxation confiscatoire des revenus exorbitants est non seulement possible économiquement, mais souhaitable. En 1932, quand Roosevelt arrive au pouvoir, le taux de l’impôt fédéral sur le revenu applicable aux plus riches était de 25 % aux Etats-Unis. Le nouveau président décide de le porter immédiatement à 63 %, puis 79 % en 1936, 91 % en 1941, niveau qui s’appliqua jusqu’en 1964, avant d’être réduit à 77 %, puis 70 % en 1970. Pendant près de cinquante ans, des années 30 jusqu’en 1980, jamais le taux supérieur ne descendit au-dessous de 70 %, et il fut en moyenne de plus de 80 %.

Rapacité. Cela n’a pas tué le capitalisme et n’a pas empêché l’économie américaine de fonctionner. Pour une raison simple : ces taux ne s’appliquaient qu’à des revenus très, très élevés. En 1941, Roosevelt fixe le seuil du taux de 91 % à 200 000 dollars de l’époque, soit 1 million de dollars d’aujourd’hui (770 000 euros). Or à ces niveaux de revenus, ce ne sont pas les compétences ou le dynamisme que l’on rémunère : ce sont la rapacité, le court-termisme et des prises de risque excessives. Il ne s’agissait donc pas de matraquer n’importe quel cadre supérieur ou entrepreneur sortant du lot, ce qui aurait été dévastateur économiquement. En France, comme dans la plupart des pays développés, le taux supérieur atteint 90 % pendant l’entre-deux-guerres, puis se stabilisa autour de 70 % pendant les Trente Glorieuses - ce qui n’a pas empêché des taux de croissance économique de l’ordre de 4 % à 5 % par an tout au long de cette période.

Puis Reagan et Bush père et fils décidèrent, pour des raisons purement idéologiques, d’abaisser brutalement le taux supérieur à environ 30 %-35 %, soit à peine plus que les niveaux appliqués avant 1932. J’ai acquis la conviction que ce tournant fiscal explique pour une large part l’invraisemblable progression des inégalités observée aux Etats-Unis depuis les années 80, avec pour conséquence un transfert de l’ordre de 15 points de revenu national en direction des 1 % les plus riches et la stagnation du pouvoir d’achat du reste de la population. Les cadres dirigeants des grandes entreprises ont pris le contrôle et se votent à eux-mêmes des revenus exorbitants, sans rapport avec leur productivité. Pour une raison économique simple : pour ces fonctions peu réplicables, les productivités individuelles sont impossibles à mesurer. Dans le secteur financier, ces rémunérations indécentes ont en outre stimulé des comportements insensés en termes de prise de risque et ont clairement contribué à la crise actuelle. Face à une telle dérive, la seule réponse crédible est une taxation accrue des très hauts revenus - solution qui commence à émerger aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et qui finira bien par atteindre la France, si Nicolas Sarkozy parvient à comprendre que le bouclier fiscal est l’erreur de son quinquennat.

Vérité. Le bouclier fiscal peut avoir un sens pour des revenus «normaux», y compris ceux nettement plus élevés que la moyenne (100 000 euros par an, voire d’avantage) - à condition toutefois de pratiquer une vérité fiscale complète, en intégrant la fiscalité indirecte, qui pour les bas revenus représentent plusieurs mois de salaire. Mais appliquer le bouclier fiscal sans aucun plafond n’a aucun sens. Antoine Zacharias, patron de Vinci, a ponctionné 120 millions d’euros de rémunérations à son entreprise. Au nom de quelle folie idéologique devrait-on lui garantir qu’il conservera quoi qu’il arrive 50 % de cette somme ? Même avec un taux d’imposition de 90 %, cela lui laisserait tout de même 10 millions d’euros d’argent de poche… ”

Source : Libération, le 17.03.10

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2 commentaires à l'article “Roosevelt n’épargnait pas les riches”

  1. David | 2/04/10

    Et le pire c’est que la France de Sarkozy fait en 2010 les erreurs que faisaient les USA dans les années 80…

  2. Rémi | 3/04/10

    Estrosi veut faire de Nice la Barcelone française, dans les faits, on se dirige davantage vers la Barcelone de l’époque du caudillo Franco.
    Sarkozy “the american”, se trompe lui aussi d’époque de référence.
    Et dire que certains ont porter le projet de la suppression l’enseignement de l’histoire dans certaines filières…

    On insiste beaucoup sur cette mesure qu’est bouclier fiscal lorsque l’on en vient à comparer la politique fiscale que mène actuellement la majorité présidentielle à ce que fut la réponse de ROOSEVELT à la crise de 1929, le fameux New Deal, mais je crois qu’il ne faut pas circonscrire la comparaison à ce seul dispositif.

    Le Président ROOSEVELT a évidemment augmenté conséquemment le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu (porté à 79% en 1935) alors que Ncolas SARKOZY et l’UMP s’attachent à faire le contraire. Mais outre cette augmentation de l’impôt sur la richesse (dont le taux marginal supérieur atteindra même les 91% en 1942, ce qui est aussi beaucoup le fait du contexte, nous sommes alors en pleine guerre mondiale et c’est l’effort de guerre qui légitimer un taux de prélèvement si élevé), ROOSEVELT, avec le New Deal s’attaque également aux successions, portant le taux supérieur de l’impôt sur les successions à 70%.
    Dans la même logique, l’impôt sur les sociétés a lui aussi augmenté (avec un taux de 15% vers 1935 porté à environ 20% en 1938).
    Le New Deal comprenait également une ambition de réduction du nombre des niches fiscales et également la volonté d’une lutte contre l‘évasion fiscale.

    Davantage que la seule mesure du bouclier fiscal, c’est peu ou prou toute la politique fiscale du gouvernement(loi TEPA, en faveur du Travail, de l’Emploi et du Pouvoir d’Achat, …) qui s’avère être à l’opposé de la logique qui portait le New Deal.
    ROOSEVELT aura apporté aux Etats-Unis une politique fiscale nouvelle, fondée sur le principe de la progressivité de l’impôt, “faire peser le poids du gouvernement sur ceux qui sont le mieux à même de le supporter” dira t-il, malheureusement Sarko lui aura préféré Reagan et les républicains (je signale à toute fins utiles que le Président HOOVER, qui a précédé ROOSEVELT avait, en 1932, enclenché la dynamique d’augmentation des impôts, ce qui avait d’ailleurs fait consensus).

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