17 juin 2010 par Lucrezia | Catégorie Crise du logement, Réflexion, Une.
Qui ne connait pas, dans le cadre de notre civilisation, l’origine même du jeu de société, le Monopoly ? Rares sont, les fortunés ascètes qui ont réussi, encore à cette heure, à échapper au très ludique manuel d’instruction du Capitalisme, ou encore « Comment apprendre à vos enfants à écraser leurs prochains pour de l’argent en jouissant de leurs dettes ? ». Vous avez forcément ressenti cette jubilation effrénée, lorsque l’un des adversaires se voit, par la simple volonté des dés, ruiné, accablé par les loyers multiples de la vicieuse « Rue de la Paix ». Rue que vous avez, très certainement réussi à acquérir en vous saignant à blanc, ce qui signifie, une fois traduit dans la vie réelle : en vous privant de nourriture et d’habitat pendant approximativement dix ans. Ainsi, cette fameuse rue, dotée de l’en-tête Bleu Royal, est entrée dans votre vaste Patrimoine virtuel avec une simplicité déconcertante, un vrai jeu d’enfant. Mais le Monopoly n’a rien, d’un jeu d’enfant. Engendrant par là même, la mise en dépôt fiduciaire des biens de votre compagnon de jeu (et ancien ami), ce gain patrimonial va commencer à vous obséder, tandis que le bleu royal sera bientôt recouvert de petits cubes verts. Arrive alors la période des négociations. Elle vous pousse à un sentiment de puissance ; voir votre adversaire vous prier d’accepter la totalité de son illusoire patrimoine, en échange d’une simple remise de dette. Le sentiment de puissance prendra alors tout son sens au moment ou vous refuserez son offre, le forçant alors à vous remettre le moindre argent qui lui serait arrivé par passage à la case départ. Voilà une partie qui semble bien peu amusante.
Toutefois, derrière le coté malsain de ces jeux, se cache un danger notoire. Effectivement, depuis sa création en 1935, le Monopoly n’a jamais faibli et a visiblement aidé les peuples à pallier aux crises respectives en se plongeant dans l’illusion. Mais là est le problème, l’illusion fut telle, qu’elle engendra un réel phénomène de banalisation de la pauvreté. Beaucoup ont déjà accusé le Monopoly d’être tout particulièrement malsain, le but réel de ce jeu n’est pas de gagner, mais bien de ruiner. Ce phénomène familiarise les plus jeunes avec la concurrence et l’esprit individualiste, en passant par la trahison. Il inculque des valeurs erronées et les jeunes démarrent dans la vie comme dans une course à l’argent ce qui est, malgré la plus grande des mauvaises fois, si ce n’est pernicieux, alors excessivement immoral.
Aujourd’hui, les gens jouent à ce jeu sans se rendre compte à quel point il peut se révéler réel. Des opérations immobilières plus que poussées, des nations en paiement, des procédures de rétablissement, du surendettement passif comme actif, et même des erreurs de la banque (ce qui pousse de manière presque insolente la ressemblance avec la réalité). Et lorsque se produisent des évènements comme ceux-ci, dans la vraie vie, alors la mobilisation est moindre. Certains réagissent, et tentent de faire changer les choses, comme les parlementaires socialistes, en proposant le droit au logement opposable le 11 avril 2006, avant de se voir opposés un refus qualifiant cette tentative de « prématurée et irréaliste ». Néanmoins, c’est le 5 mars 2007, qu’est votée l’attendu DALO, très hypocritement, grâce aux vœux de 2006 de l’ancien président de la République, Jacques Chirac.
Malgré le coté irréalisable, cette loi se faisait trop attendre, la France connaît un nombre scandaleux de personnes en situation précaire (bien entendu, selon la définition personnelle de la précarité, encore trop variable), la rue n’est plus aujourd’hui un habitat. Ce principe est pourtant rappelé dans le Préambule de la Constitution de 1946. Aussi il fait partie intégrante du Bloc de Constitutionnalité, et doit donc être appliqué à sa juste valeur, à savoir, constitutionnelle. Pourtant, une pirouette dialectique de la loi dite Besson du 31 mai 1990 laissait entendre que fournir un logement décent était constitutif d’un « devoir de solidarité » mais aucunement d’une obligation juridique.
Le grand paradoxe persiste pourtant. Peut-on opposer deux exigences constitutionnelles ? Oui, dans cette hypothèse, il s’agit de contrer le droit à un logement précaire, du droit de propriété. Les partis ont déjà choisi leurs camps et c’est Jean Marie Le Pen en personne qui a annoncé la couleur de son corps politique en qualifiant le droit au logement opposable de « violation directe du droit de Propriété ». Plausiblement, le Monopoly a toujours eu une grande place dans sa vie.
Néanmoins, le DALO semblait avoir repris le dessus, et c’est en 2008 que le tribunal administratif de Paris a commencé à prendre en charge des demandes. Le premier bilan s’élevait à 11664 dossiers entre Paris, les Hauts de Seine et la Seine saint Denis. Mais passée la joie liée au nombre de demandes, la désillusion pris le relai, en constatant que seules 62 familles avaient été relogées.
Face à l’échec de cette tentative, de plus en plus de mal-logés ont décidés, encadrés par l’organisation Droit au Logement et le collectif Jeudi Noir, de réagir. Dans cette optique, pour forcer l’application de mesures efficaces, sont organisées des résistances (ou squats) dans de grands immeubles vides et en excellent état, appartenant à des personnes physiques ou morales fortunées qui n’en ont aucune utilité immédiate. Par exemple, dans le 2è arrondissement de Paris, Rue de la Banque, fut mobilisé pendant plus de quinze semaines, un immeuble vide depuis trois ans, de la société CIC. Plus de quatre-vingt familles y furent logées et ont forcé un relogement assuré juridiquement par l’Etat. Enfin, justice fut rendue. Cela dit, la joie réunie autours de la bonne nouvelle n’empêchât pas les détracteurs stéréotypés du FN d’accuser le gouvernement d’une opération de populisme intéressée par les élections. Quelque soient les tournures du débat autours des véritables intentions du gouvernement, le résultat est là, et les familles sont relogées. Ces opérations ne devraient pas être aussi dures à mettre en place, mais elles ne le seraient pas si les mentalités changeaient. Comment tolérer une telle incompétence du gouvernement dans ce domaine, et tant d’inconscience de nos pareils? Peut être parce que nous avons tous été à la place du créancier impayé dans notre vie ; au moins une fois, peut être même dans une partie de Monopoly.





















je vous invite à écouter ou réécouter la chanson de christian paccoup avenue du dragon, toujours, d’actualité.
Une très belle tribune, Lucrezia. Et j’apprécie tout particulièrement l’analyse du monopoly comme apprentissage ludique du capitalisme et de l’individualisme.
Concernant la DALO, il y a beaucoup à dire. Tout d’abord, il faut revenir sur la notion de “droit opposable”. Il s’agit ici du droit opposable au logement et, par la suite, Nadine Morano (toujours aussi bien inspirée), a voulu décliner la proposition en “droit opposable à la garde d’enfant. Cette notion est un leurre. En réalité, par définition, tout droit est opposable. La manœuvre consiste juste à faire croire que l’on défend les droits des personnes en leur donnant la possibilité d’engager une procédure en justice. On judiciarise donc la question sociale au lieu d’y répondre dans les faits en créant les conditions de vie décentes pour tous. On envoie les gens vers les tribunaux alors que l’on fait le constat, au même moment, que l’appareil judiciaire français est saturé. C’est un véritable non sens. Le droit opposable au logement est une judiciarisation inutile de la misère sociale.
Ensuite, il faut rappeler que l’idée d’un droit opposable au logement consiste à faire croire que l’on va doter le particulier d’outils et d’armes juridiques contre l’administration. On inverse la charge de la preuve. En réalité, cela revient à dire : “il n’a pas de logement ? Tant pis pour lui, il n’avait qu’à faire une demande de DALO, et aller en justice contre l’Etat…” tout en sachant que l’on s’adresse à un public réfractaire aux démarches administratives et juridiques, désabusé après tant d’années de vaines procédures, instable, mobile, pour qui une procédure longue et technique est inadaptée.
De même, la pseudo procédure contre le pouvoir de l’administration est sensée mettre le préfet devant ses responsabilité : dans les faits, la commission qui statue sur les demandes de DALO est présidée par une “personne qualifiée” nommée par… le préfet !
Il serait plus utile d’ordonner aux Préfets, lorsque les maires n’appliquent pas l’article 55 de la loi SRU qui consiste à consacrer 20 % des logements aux logements sociaux, de se substituer aux maires et de procéder aux réquisitions des terrains vacants, comme les y autorise cette même loi.
Concrètement, la DALO constitue un itinéraire bis pour obtenir un logement social : certains attendent patiemment pendant des années sur listes d’attente et sont devancés par les demandeurs de DALO, nouveau système courcircuitant le système.
Pour conclure, la DALO est une supercherie par laquelle l’Etat donne l’impression d’aider les citoyens contre les lourdeurs de l’administration, alors qu’il a lui-même le pouvoir, en interne et sans avoir à passer par l’intervention de chaque citoyen privé de ses droit, de réformer sa propre administration.
Il a fallu que des SDF et des personnes les soutenant soient chargés par la police pour qu’un gouvernement de droite se préoccupe de la question du logement…
Que faudra t-il pour que cette question soit résolue?
Peut-être (et espérons le) un gouvernement de gauche…
PS: Pour faire écho à ton article Lucrezia, un autre jeu sublime “les richesses du monde”, les règles sont simples… les mêmes qu’au monopoly, sauf que à on joue avec les ressources naturelles des pays…
félicitation pour cette belle tribune Lucrezia !