Les limites de la vidéosurveillance : l’exemple niçois

30 janvier 2011 par David Nakache | Catégorie Politique à Nice, Sécurité.

Caméra de vidéosurveillanceLe débat sur la vidéosurveillance, lors du dernier conseil municipal de la Ville de Nice, a été houleux. La vidéosurveillance, rebaptisée et aseptisée en « vidéoprotection », reste la figure la plus emblématique et la plus coûteuse des dispositifs de lutte contre l’insécurité. Elle mobilise une part importante du budget dédié à la sécurité (encore 3,5 M€ cette année) et une part importante des forces de polices (70 agents). Ses résultats sont-ils à la hauteur des coûts financiers, matériels et humains mobilisés ? Rien n’est moins sur.

Premiers constats : les Niçois sont les français les plus vidéosurveillés, avec 1 caméra pour 600 habitants. En conséquence, on pourrait logiquement s’attendre à ce la Ville de Nice soit le lieu où la délinquance ait le plus baissé. Il n’en n’est rien. La délinquance baisse, mais les agressions sur les personnes augmentent. Les actes de violences ont augmentés de 3 % dans les Alpes-Maritimes en 2010. Les violences « non crapuleuses », pourtant stables au niveau national, ont augmenté de 6,2 % dans le département (lire l’article de Metro Nice ici). Patrick Allemand relève qu’il y a eu à Nice, en 2010, 140 braquages, soit 74,7 % d’augmentation ! (lire son analyse ici). Comment expliquer ce paradoxe ?

Tout d’abord, il faut rappeler des distinctions de bases. En matière de sécurité, on distingue les actions de prévention et les actions de répressions. Le maire est en charge de la prévention et l’Etat (et donc le Préfet qui le représente dans le département), est en charge de la répression.

La vidéosurveillance est-elle efficace en matière de prévention ?

Ses défenseurs argumentent en disant que la vidéosurveillance a un effet dissuasif, mais aucune étude n’est à ce jour parvenue à le démontrer de façon incontestable. Les villes qui ont choisi la vidéosurveillance ont aussi augmenté l’éclairage public. On peut légitimement se demander si éclairer fortement les ruelles sombres où se déroulent habituellement les petits trafics ne suffit pas à réduire ces trafics sans avoir recours à une vidéosurveillance très onéreuse et liberticide.

L’argument le plus significatif relève de l’analyse comportementale des délinquants. Ce que l’on regroupe un peu vite sous les termes de « délinquance » ou « insécurité », on relève en réalité de comportements très différents. Pour que la vidéosurveillance ait un effet sur le délinquant potentiel et qu’elle le dissuade d’agir, il faut avant tout que ce dernier ait un comportement rationnel et fasse un raisonnement du type : « attention, si je commets cet acte dans cette rue, près de cette caméra, alors je risque d’être reconnu, puis arrêté ». Or cela ne concerne qu’une partie des délinquants ! Un toxicomane qui agit sous l’effet de l’addiction et du manque a ses capacités de jugement et d’évaluation du risque altérées. Nombre de crimes passionnels sont commis en dépit de tout raisonnement prenant en compte les risques d’identification et d’agression. De même, le délinquant sexuel poussé par une pulsion incontrôlable ne sera pas non plus susceptible de réfléchir aux risques que représentent pour lui la présence d’une caméra… et prescrire de la vidéosurveillance à tout va face à des actes visiblement commis sous l’effet de pathologies lourdes ne sert à rien…

A l’opposé de l’acte compulsif, il existe une délinquance hautement qualifiée, pratiquée par des experts, capables de déjouer les systèmes de sécurité des banques les mieux protégées : ce ne sont pas des caméras de vidéosurveillances qui vont les gêner !

La vidéosurveillance n’est qu’un outil, et il faut à l’évidence utiliser des outils adaptés en fonction du type de comportements auxquels on a affaire. L’effet dissuasif de la vidéosurveillance, de toute façon, ne pourra agir ni sur les soumis à des actes compulsifs ni sur les « professionnels » du grand banditisme…

La vidéosurveillance est-elle efficace en matière de répression ?

La répression peut porter soit lorsque le délit est en train d’être commis, soit lorsqu’il est déjà commis et qu’il est trop tard. Dans ce cas, l’intérêt de la vidéosurveillance sera l’identification des coupables.

..

  • Lorsque le délit est en train de se commettre:

Le centre de vidéosurveillance, ou « centre de supervision urbain » est doté d’un dispositif de « géo-localisation » : un programme informatique permet de détecter les anomalies et de les retransmettre en priorité sur les écrans de contrôles. Ainsi, nous dit-on, les caméras non surveillées par des êtres humains seront surveillées par le système informatique qui diffusera en priorité les images suspectes. L’exemple donné est celui d’une agression : le système de géo-localisation détecte un mouvement brusque. Mais le système fera-t-il la différence entre une agression et des adolescents qui chahutent ? Considèrera-t-il comme suspect la main du pickpocket qui se glisse discrètement dans un sac à main ?

D’une façon plus générale, est-il responsable de prétendre garantir la sécurité des Niçois sur la base d’un système informatique ?

Georges Clémenceau disait : « La guerre est quelque chose de trop grave pour la confier à des militaires ». Pour paraphraser Clémenceau, nous pouvons affirmer que « la sécurité est quelque chose de trop grave pour la confier à des ordinateurs ».

De plus, il faut aussi se demander qui visualise les images diffusées. Yann Librati, conseiller municipal socialiste, qui suit ceCentre de Supervision Urbain de Nice dossier depuis longtemps (lire l’article de 20mn ici), rappelle souvent qu’un œil humain ne peut surveiller en même temps plus de 6 à 8 écrans, pendant deux heures maximum. Résultat, les écrans de contrôles diffusent donc en boucle des images que personne ne regarde. Si l’on voulait que le dispositif soit réellement efficace, de jour comme de nuit, il faudrait bien plus d’agents pour surveiller les écrans !

  • Lorsque le délit est déjà commis:

Les défenseurs de la vidéosurveillance, Christian Estrosi en tête, font remarquer qu’elle augmente l’élucidation des délits commis. Ses opposants démontrent le contraire, chiffres à l’appui : Emmanuelle Gaziello, conseillère municipale communiste, rappelle que « sur les onze mois de 2010, 16462 atteintes aux personnes, 185 interpellations par la Police Municipale à l’aide des caméras, soit pour 624 caméras installées fin 2010, une interpellation pour 3 caméras par an. Le bilan est faible ! » (lire son intervention complète ici). 

Mais, quand bien même nous admettrions, en suivant l’argumentaire de Christian Estrosi, que la vidéosurveillance permet de mieux élucider les délits, cela voudrait dire qu’elle sert essentiellement à la répression, et non à la prévention. Or ce même Christian Estrosi dit aux Niçois en conseil municipal qu’il n’est en charge que de la prévention… mais alors, M. Estrosi, expliquez-nous pourquoi c’est la Ville de Nice qui paye la vidéosurveillance et non l’Etat, via le Préfet et la police nationale ?

Enfin, le ministère de l’intérieur cite régulièrement l’exemple britannique pour démontrer les bienfaits de la vidéosurveillance. Or les Anglais, qui ont mis en place la vidéosurveillance dans les années 90, en dressent aujourd’hui un bilan plus que mitigé. A titre d’exemple, en matière d’élucidation, un haut fonctionnaire du Home Office, Mike Neville, faisait la déclaration suivante lors d’un colloque international consacré à la sécurité : « Des milliards de livres ont été dépensés, mais personne n’a pensé à réfléchir à la façon dont la Police et la Justice devaient utiliser ces images. C’est un fiasco [en français dans le texte] total : seuls 3% des crimes et des délits ont été résolus grâce à la vidéosurveillance. » (The Guardian, 6 mai 2008).

Les britanniques, qui, d’ailleurs, sont passés à la vitesse supérieure en mettant en ligne, en direct, les images des caméras de vidéosurveillance : des milliers d’internautes jouent aux gendarmes virtuels en scrutant les images ainsi diffusées (article du Monde du 28.01.11).

Une fois évoquée l’efficacité présumée de la vidéosurveillance, reste à étudier la question de l’atteinte aux libertés :

Christian Estrosi a déclaré “garantir la sécurité des citoyens, protéger les plus faibles, lutter contre les incivilités, mais qu’en aucun cas la vie privée des gens ne sera violée par les caméras dont les images seront floutées automatiquement, elles n’entreront pas chez eux”.

Merci bien Monsieur le Maire ! Mais notez le glissement sémantique : auparavant, on nous disait que les caméras ne pouvaient être orientées vers les appartements privés ni filmer la vie privée des gens. Maintenant, on ne nous dit plus cela. On nous dit : on filme, et on floute automatiquement. Mais on filme quand même !

Le président de la CNIL, Alex Türk, a récemment déclaré à ce sujet : « Un citoyen doit pouvoir savoir s’il a été filmé ou non »

Mari-Luz Hernandez Nicaise, conseillère municipale Europe Ecologie - Les Verts, a proposé en séance, au conseil municipal, la création d’un comité d’éthique de la vidéosurveillance à Nice, « composé pour moitié d’élus (y compris de l’opposition) et pour moitié de représentants d’institutions et d’associations, veillant à ce qu’il n’y ait pas d’atteintes aux libertés, à informer de manière claire le public (comme la loi le prévoit) de l’existence des systèmes de surveillance avec une signalétique précise, à tenir à la disposition du public la liste des lieux placés sous vidéosurveillance, à être particulièrement vigilante sur la confidentialité du CSU (formation des agents, tenue des registres etc.), à tenir à disposition les registres consignant les lectures des enregistrements ainsi que les dates des destructions de ces images à la fin du délai de garde (…) » (lire le texte complet ici). »

Proposition rejetée par le maire…

… 

Au final, la vidéosurveillance est un outil souvent nécessaire, mais qui ne peut résoudre toutes les difficultés liées à la délinquance. Il n’est adapté que face à certains types de comportements et son effet dissuasif reste à prouver. Il sert principalement à l’élucidation des délits, bien que les chiffres, là encore, ne soient pas au rendez-vous. En tant qu’instrument d’identification, il relève plus de la répression (prérogative de l’Etat) que de la prévention (prérogative du Maire).

A Nice, la majorité UMP campe sur des postures dogmatiques et refuse tout dialogue sur la question. Le recours massif et abusif à la vidéosurveillance empêche le déploiement de moyens financiers et humains sur d’autres missions et ne permet pas, vu les chiffres, de faire baisser les atteintes aux personnes. Il constitue, de plus, un réel danger pour la liberté de chacun, au sein du laboratoire de l’insécurité créé par Christian Estrosi…

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3 commentaires à l'article “Les limites de la vidéosurveillance : l’exemple niçois”

  1. David | 15/02/11

    Article du Monde du 16.02.11 sur la sécurité à Nice :

    A Nice, ville la plus vidéosurveillée de France, l’opposition critique la politique de sécurité

    Socialistes et Verts attaquent le maire, Christian Estrosi, sur son terrain de prédilection

    A Nice, cité la plus vidéosurveillée de France, où Nicolas Sarkozy a réalisé ses meilleurs résultats à l’élection présidentielle de 2007, la perspective des élections cantonales relance les controverses sur la sécurité. Le député et maire de la cinquième ville de France Christian Estrosi (UMP) en a fait son cheval de bataille. Désormais, c’est sur le terrain de prédilection de ce fidèle du chef de l’Etat que se positionne Patrick Allemand (PS, président du groupe Changer d’ère) : ” Sinon c’est la porte ouverte au FN ! ”

    Le chef de file de l’opposition martèle que le maire - ” empêtré dans la surenchère sécuritaire ” - a échoué en matière de lutte contre la délinquance. Il se réfère à l’augmentation des agressions sur les personnes (plus 3,02 % en 2010 par rapport à 2009) et des braquages (139 de plus en un an, soit une hausse de 74,7 %) pour rappeler que ” la ville a peur “. Et d’alerter : ” A Nice, les personnes âgées n’osent plus sortir dès la tombée de la nuit ! ”

    Le premier vice-président de la région PACA, préoccupé, lui, par l’augmentation de la délinquance des mineurs dans la ville de Nice, ajoute que pour lutter contre les trafics de stupéfiants, ” il faut surveiller les sorties des établissements scolaires “.

    Si le sentiment d’insécurité est une réalité perceptible, la délinquance générale - tous les faits constatés en 2010 - a diminué de 0,34 % par rapport à 2009, selon la préfecture des Alpes-Maritimes. La délinquance de proximité - celle qui est la plus ressentie par la population - diminue de 1,33 %. Dans les Alpes-Maritimes, la délinquance de proximité a baissé de 3,9 % en 2010, ” soit une diminution de 44 % depuis dix ans “, précise Francis Lamy, le préfet.

    A Nice, la délinquance n’est pas ” abominable par rapport à ce que j’ai pu trouver ailleurs “, constate le procureur de Nice, Eric de Montgolfier. Mais l’insécurité ne se réduit pas à des chiffres. Le témoignage de la pharmacienne niçoise Fatiha Djegaoud, ayant participé à l’émission ” Paroles de Français ” jeudi 10 février sur TF1 avec Nicolas Sarkozy, traduit la difficulté propre à la lutte contre la délinquance de proximité. Elle a été victime de quatre braquages dans son officine du quartier sensible des Moulins, non loin du commissariat. Depuis son intervention télévisée, faisant l’objet de menaces, elle est sous protection policière.

    Dans ce contexte émotionnel, Christian Estrosi a passé en revue, le 12 février, les 75 nouvelles recrues de la police municipale. ” En matière de sécurité, le trop n’existe pas et, si la violence augmente, les moyens des polices doivent augmenter “, a scandé le maire. A Nice, les effectifs de la police municipale (la plus importante de France) ont progressé de 30 % depuis 2008, soit 355 policiers municipaux aujourd’hui et 380 fin 2011.

    Christian Estrosi a défendu, une nouvelle fois, l’efficacité de la vidéosurveillance dans la lutte contre la délinquance : ” Avec 624 caméras, nous avons pu réaliser, en moins d’un an, 230 réquisitions judiciaires et 260 interpellations. A Nice, ce n’est pas ou la vidéosurveillance ou la présence sur le terrain, c’est l’une et l’autre. ”

    Le préfet Francis Lamy compte sur cet outil pour améliorer la lutte contre les violences de proximité. La plupart des policiers sont favorables à l’utilisation de caméras. ” C’est un atout pour les policiers, une aide précieuse qui ne doit pas remplacer les fonctionnaires sur le terrain “, souligne Laurent Laubry, secrétaire départemental d’Alliance Police nationale.

    ” La vidéosurveillance est très performante pour élucider les délits, mais elle ne dissuade pas l’agression “, estime pour sa part Patrick Allemand. Christophe Tukov, vice-président du tribunal de grande instance de Nice, chargé de l’instruction n’y est pas hostile. Il estime, cependant que les 3 millions d’euros prévus en 2011 pour l’achat de nouvelles caméras ” seraient mieux utilisés dans des renforts de policiers municipaux “.

    De son côté, Eric de Montgolfier s’interroge sur ” la pertinence ” de la vidéosurveillance, ” puisque désormais certains délinquants commettent leurs délits dans la périphérie, là où il n’y a pas de caméras “. Toutefois, le procureur se tient à l’écart des controverses sécuritaires. Il déplore juste que la sécurité ” puisse servir de base à un discours électoral “.

    Paul Barelli

  2. David | 31/05/11

    Vidéo surveillance, à lire dans Le Monde : “La vidéo protection, une gabegie” : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/30/la-videoprotection-une-gabegie_1529441_3232.html

  3. David | 31/05/11

    Vidéo surveillance, à lire également, dans Le Parisien : “Des caméras de surveillance indésirables dans les écoles”
    http://www.leparisien.fr/faits-divers/les-cameras-de-surveillance-indesirables-dans-les-ecoles-30-05-2011-1472676.php

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