Intéressons-nous tout d’abord à la social-démocratie, jamais tant vantée que depuis qu’elle perd les élections. Les nouveaux convertis à ce modèle en oublient ses valeurs et ses traditions : libéralisme politique, recherche de l’égalité, économie mixte, politique économique keynésienne, et lien fort entre le parti social-démocrate et le mouvement syndical. En cela, à l’exception du lien particulier entre le politique et le syndical, le Parti Socialiste ne se distingue guère de ce schéma idéologique global, pourtant il serait ringard, archaïque et décalé. Que la droite nous vante de loin un modèle qui marie deux beaux mots évoquant le compromis social, pour ainsi rassurer et s’acheter une conduite, passe encore. Mais que certains à gauche fassent leur marché dans l’histoire, la tradition et les réalisations sociale-démocrates, prenant tel acquis, jetant tel autre, tout cela est bien léger. Et ce d’autant plus qu’au sein du Parti Socialiste, ce marché sert de prétexte à droitiser les orientations et les discours. Ainsi qu’en est-il du concept de « donnant / donnant », pas de droit sans devoir ? Et comment construisons-nous l’égalité, si l’on ne permet pas aux plus fragiles, à ceux disposant de faibles revenus, d’exercer leurs droits sans une approche mécanique échangeant un droit contre un devoir ? Que vaut la notion de responsabilité individuelle dès lors qu’elle est déconnectée de ses conditions d’exercice ? Une belle abstraction en suspension dans l’air et surtout un argument entre les mains de la droite pour culpabiliser les individus responsables par nature et non pas autonomes par culture.

La social-démocratie mérite mieux que ce détournement idéologique que lui inflige une certaine pensée française s’autoproclamant de gauche. Il est une autre assimilation facile qui consiste à associer tout ce qui se passe en Europe du Nord à un aboutissement social-démocrate (d’une social-démocratie qui aurait réussi une mutation que le PS repousserait depuis des décennies). On oublie aisément que l’Europe du Nord, bastion de la social-démocratie est aujourd’hui largement gouvernée à droite. Plus que d’une gauche moderne ne s’agirait-il pas alors d’une droite moins doctrinaire que la notre ? Il s’agit bien souvent de coalitions qui ne s’inscrivent pas systématiquement dans la tradition du compromis social porté par le mouvement social-démocrate, mais, plus prosaïquement, d’échecs électoraux de ces partis sociaux-démocrates. Il en est de même en Allemagne. Rappelons d’abord que les Allemands n’ont pas voté pour la grande coalition, celle-ci leur a été imposée a posteriori par la SPD et CDU après le vote et non présentée avant comme un choix politique. Il n’y a là aucun miracle à l’allemande, mais une simple sanction du gouvernement de gauche qui a perdu la majorité dont il disposait. Cette coalition nous est généralement présentée comme un résultat de bon sens, un rapport dépassionné, donc raisonné, à la politique, un signe de maturité et de modernité. Que d’éloges n’avons nous entendu, que n’avions nous déjà mis nos pas dans ce ceux de notre voisin ! Qu’avons-nous entendu sur Oskar Lafontaine et Die Linke, ramassis d’archaïque acoquinés avec de vilains communistes de l’Est fleurant bon le populisme, voir pire puisqu’il est question d’Allemagne. Las, le vent tourne ! Les réformes courageuses (comprendre rigueur budgétaire, libéralisation du marché du travail, réduction des dépenses de santé…) se confrontent à la réalité sociale. Du coup s’annoncent « les cadeaux sociaux », le retour de « la gauche archéo, purement redistributrice », « les réformateurs sont en recul » et l’on devrait, avec Eric Le Boucher chroniqueur au Monde et l’auteur de ces formules, s’inquiéter de « voir le balancier des réformes sociales repartir dans le sens de la facilité » (le Monde 14 – 15 octobre 2007). Le mythe de la coalition gauche - droite se fracasse sur la dure réalité et sur les rivalités partisanes en son sein. Il n’y a là rien de surprenant, sauf à penser que le but de la confrontation politique c’est de gouverner ensemble en faisant fi de tout conflit d’intérêts dans la société et de toute idéologie.

Pas de miracle, pas de modèle unique, mais une bataille culturelle plus que jamais urgente pour que la gauche française se ressaisisse et résiste à la vague bien-pensante.