En pratique, le mouvement ouvrier s’est structuré, depuis le départ, autour de l’élite du salariat. Mais jusqu’à ces dernières années, ces élites parvenaient, sans trop de difficulté, à regrouper autour d’elles les salariés les moins qualifiés et les moins rémunérés. Aujourd’hui du fait de la quasi-disparition des non-salariés, les contradictions au sein du salariat deviennent centrales.

Le capital est désormais détenu, pour l’essentiel, par des investisseurs institutionnels qui gèrent l’épargne de gens qui sont salariés, par ailleurs le plus souvent dans de grandes entreprises ou dans la fonction publique, bastions traditionnels du mouvement ouvrier. Cadres et fonctionnaires ont intérêt à ce que le travail peu qualifié soit peu coûteux et flexible pour que leur femme de ménage, leur pavillon de banlieue ou leurs repas au restaurant coûtent moins cher. Et ces contradictions sont plutôt plus marquées qu’ailleurs dans un pays comme la France du fait du gouffre qui sépare, en termes de conditions d’emploi, PME et grands groupes, secteur privé et secteur public, salariés précaires et permanents.

Les prolétaires, ceux qui n’ont toujours que leurs chaînes à perdre, n’ont pas disparu : avec le développement massif des working poors, leur nombre a même eu plutôt tendance à s’accroître. Notamment en France, pays marqué par une concentration exceptionnelle de salariés au bas de l’échelle des rémunérations. Ces travailleurs pauvres se reconnaissent de moins en moins dans un mouvement ouvrier structuré autour de secteurs plutôt privilégiés du salariat. Au point de préférer souvent dans l’isoloir les hommes politiques de droite, voire d’extrême droite…

Souligner la réalité de ces contradictions n’implique pas cependant que nous soyons condamnés désormais à une guerre de classe entre salariés. L’opposition entre eux est loin d’être totale. Mais pour combler la distance croissante qui sépare les prolétaires de la gauche classique, il faut entrer dans une logique de compromis entre couches sociales aux intérêts assez largement contradictoires. Cela suppose que les socialistes arrêtent de se raconter l’histoire qu’ils sont les représentants «naturels» de l’ensemble du salariat.