Extrait d'une chronique de Didier Arnaud pour Libération, intitulée "Coup de pompe à la station essence".

Chez lui, on vient faire de l’essence. Vingt-trois ans que ça dure. Bruno est pompiste à Ferrière-la-Grande, dans le Nord.(...)

Parfois, Bruno a des cartes bleues de la Poste, qui interrogent le compte avant le paiement. S’il n’y a pas l’argent au bout, ça ne débite pas. «Là, le gars me dit : "Je vais chercher l’argent"», raconte Bruno. Et il laisse une pièce d’identité en gage. Bruno, on ne la lui fait pas. Il a déjà un plein tiroir de cartes d’identité qui ne valent rien. Les gens ne sont jamais revenus les chercher. Alors aujourd’hui, il réclame la carte grise qui, elle, a une valeur. «Parfois, j’attends quinze jours», dit-il. Mais les gens finissent par revenir.

Ici, personne ne part sur les chapeaux de roues sans passer par la caisse. On aurait le temps de relever «le matricule». (...) Les clients, eux, sont de plus en plus souvent agressifs. «Ils ne savent même plus dire bonjour, ni un petit au revoir. C’est bien quand même, dit Bruno, et ça cache la misère.» Parfois, ils râlent contre le prix du carburant, promettent de se mettre au vélo, mais Bruno ne voit rien venir. Pas plus qu’il ne sent les gens bouger, se mettre en grève, manifester.Ils n’ont pas grand-chose, mais «ils ont peur : peur, au bout d’un moment, de n’avoir plus rien». Bruno conclut, fataliste : «Dans la société qu’on a connue, on est toujours monté. Et là, on a comme "espoir" qu’on ne va que redescendre. On ne pense même pas qu’on va revenir comme avant.»