Entretien du Journal Sud Ouest avec Henri Emmanuelli
Par Bob, jeudi 30 octobre 2008 à 14:57 :: Débats :: #494 :: rss

Que proposez-vous pour relancer l’économie et redonner confiance aux lambdas que nous sommes ?
Sur la crise, on dit des choses justes, mais on ne dit pas tout. On parle de la crise financière, des banques, de la bourse, mais on ne dit pas souvent la raison profonde : pourquoi cette débauche de crédit, cette bulle spéculative ? Une lecture plus politique consiste à regarder ce qui s’est passé ces 15-20 dernières années : le déplacement de la valeur ajoutée, la part de la richesse produite, d’à peu près 10 % des salaires vers le capital ou les actionnaires, ça revient au même. Depuis plus de 10 ans aux États-Unis, le salaire médian n’augmente pas en capacité de pouvoir d’achat. En France, c’est pareil : depuis 2002, le salaire médian n’augmente pas. Au XVIIIe siècle, le plus haut salaire ne devait pas être plus de 20 fois supérieur au plus bas. Aujourd’hui, on arrive à 1 000, 10 000, on ne sait plus...cette crise a des racines très simples et très politiques : on a moins redistribué. Il y a aussi un étouffement ou un essoufflement de la consommation. Et la consommation, c’est quand même la contrepartie des trois quarts de la croissance : trois quarts de ce que l’on produit est destiné à alimenter la consommation.
Cette crise est-elle si inéluctable ?
C’est inhérent au système capitaliste à partir du moment où il n’est plus régulé et n’a plus peur de rien, dès qu’il se sent les coudées particulièrement franches. C’est le cas depuis la fin des années 1980, depuis l’effondrement du bloc communiste et la disparition du mur de Berlin. En Occident, le capital s’est dit : il n’y a plus de freins, de contraintes, de menaces, alors allons-y gaiement ! Parce que c’est quoi le capitalisme ? Ça consiste à faire du profit quand même ! À la décharge du système capitaliste, on est allé dans la pire direction qu’il puisse offrir, parce qu’il peut en avoir de meilleure, quand il est un peu encadré...
Quelle attitude adopter vis-à-vis des fautifs ?
Je crois que cette semaine, nous allons être quelques-uns à interpeller l’État pour lui dire qu’il faudrait peut-être s’occuper un peu des Français plutôt que des banquiers. L’État veut acheter 30 000 logements pour soulager l’immobilier. Mais comme il n’a pas d’argent, il dit à la Caisse des dépôts et consignations, c’est vous qui allez les acheter. Moi, je pense que l’État aurait mieux fait de dire, « je vais garantir les prêts immobiliers de 100 000 Français qui accèdent à la propriété », ça lui aurait sans doute coûté moins cher. Et c’était une façon de s’occuper des gens plutôt que de s’occuper des syndics promoteurs. Parce que va-t-il se passer ? La Caisse des dépôts va acheter des logements à Nexity, à Bouygues... Ils vont une fois de plus s’arranger entre amis...
On vous sent agacé sur ce sujet ?
Il y a six mois, j’ai fait une déclaration avec mes amis sur le thème, il faut un fonds souverain. J’ai eu droit à un article cinglant dans le journal « Le Monde » sur mon « surmoi marxiste » ; sous-entendu, Emmanuelli, c’est un coco mal dégrossi, en gros... Résultat, Sarkozy veut également aujourd’hui un fonds souverain : alors, est-ce que c’est un coco mal dégrossi lui aussi ?
Pourquoi avoir choisi Benoît Hamon ?
Il était déjà avec moi lors du dernier Congrès et nous avons pensé qu’il fallait du renouvellement. Tous mes camarades du PS veulent du renouvellement, mais à condition que ce soit pour les pousser à eux, surtout pas pour lâcher prise. On a pensé qu’il fallait promouvoir un quadragénaire, dans un courant où il y a beaucoup de jeunes. Il fallait le mettre devant, qu’il soit candidat. C’est quelqu’un qui raisonne très politiquement, qui a une lecture politique des choses, alors qu’un des drames des socialistes depuis 15 ans c’est qu’ils ne font plus beaucoup de politique...
Et vous, vous avez avalé beaucoup de couleuvres...
Mmoui... Mais aller dehors, pourquoi faire ? C’est la question que je me suis toujours posé, parce qu’on me la pose souvent. On est même parfois plus méchant en me disant que je sers d’alibi, de caution de gauche. Mais chaque fois que quelqu’un a voulu faire quelque chose en dehors des grandes formations politiques, ça n’a pas fonctionné. Regardez Chevènement, il a voulu sortir du PS, ça a donné quoi, le Mouvement des Citoyens ? C’est peut-être respectable intellectuellement, mais politiquement, c’est un député ou deux et encore, élus grâce au PS...
Si Ségolène Royal remporte le Congrès, sachant qu’elle veut travailler avec le Modem, que faites-vous ?
Je ne crois pas que Ségolène puisse gagner. Le problème de ce Congrès, c’est que personne n’aura la majorité. Ni Ségolène, ni Delanoë, ni Aubry, ni Hamon a fortiori. Pourquoi ? Parce que les trois premiers, pendant cinq ans, ont été dans la majorité du Parti. La majorité s’est coupée en trois et on demande pourquoi il n’y aurait pas de majorité...
Hamon premier secrétaire, est-ce possible ?
A priori, sur le papier, non. Sauf si, faute de pouvoir arbitrer entre eux, il fallait s’en remettre à un autre.
Ségolène Royal incarne-t-elle le renouveau du PS ?
Non, je ne pense pas. Son principal problème, c’est qu’elle n’est pas très politique. Moi, j’ai failli me réveiller entre les deux tours de la présidentielle avec un premier ministre de centre-droit, quand elle nous a annoncé que si elle était élue, elle mettrait Bayrou ! Je n’ai pas oublié. Il faut avoir de la mémoire, ne pas se laisser lessiver le cerveau. C’est une façon de faire de la politique un peu légère... Originale ? C’est vrai, c’est original de dire tiens, si demain la droite était la gauche, si demain le dessus était le dessous et le devant derrière !
Quant à dire que le PS l’a laissé tomber, non. On a organisé un meeting à Mont-de-Marsan, avec 15 000 personnes, du jamais vu. Elle m’a téléphoné un jour pour me dire qu’elle voulait que je sois dans un conseil politique. J’attends toujours qu’on le convoque... Et c’est nous qui l’avons laissé tomber ? C’est une façon pour elle de dire "ce n’est pas ma faute"...
Quand j’entends une candidate de gauche dire, comme la présidente du MEDEF, il faut réconcilier les Français avec les entreprises, je sursaute... Je pense que si elle a perdu les élections, c’est parce qu’il y a un paquet de gens de gauche qui n’ont pas voté pour elle. Elle a voulu en gagner à droite, elle en a perdu à gauche.
Ségolène élue, vous partez ?
Disons que ça me posera un gros problème. Compte tenu de mon ancienneté, je me reconnaîtrai le droit de réfléchir sérieusement.
Mais comment être prêt en 2012, il faut un chef ?
Il faut rester calme. Il restera trois ans. Il ne faut pas trois ans pour gagner une élection présidentielle. En décembre 1980, Mitterrand était à 29 % et Giscard à 71 % dans les sondages ! Mais c’était l’époque bienheureuse où la gauche ne croyait pas aux sondages ! Quant au problème de chef, l’électorat de gauche doit cesser d’être frustré. En 2002, il y avait un chef, personne ne contestait la légitimité de Lionel Jospin. Et il n’y a pas eu victoire ! Il faut donc un chef, plus une ligne politique. Cette idée - si on a un chef, on est sauvé - c’est plutôt une idée cultivée à droite...
Information niçoise
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